Entretien avec le cinéaste Walter Salles lors des Écrans voyageurs de l'Alhambra Cinémarseille

Walter Salles : le Brésil à Marseille

Entretien avec le cinéaste Walter Salles lors des Écrans voyageurs de l'Alhambra Cinémarseille - Zibeline

Nous avons rencontré Walter salles à l’Alhambra Cinémarseille qui le recevait dans le cadre d’Écrans voyageurs. Un «questionnaire de Proust» nous révèle d’abord son portrait chinois : c’est un cinéaste intuitif, en état de doute permanent, qui apprécie la franchise, déteste l’hypocrisie, aime passer du temps avec ses deux enfants. Il aurait pu être photographe, aurait adoré devenir musicien ; il aime particulièrement les écrivains Borges et Italo Svevo, le cinéaste chinois Jia Zhang-Ke, les musiciens Caetano Veloso et Robert Zimmerman dit Bob Dylan et le sculpteur Frans Krajcberg. Sa devise : ne pas en avoir !
Après les questions rapides auxquelles il s’est prêté en souriant, on a plongé dans ses films et sa vie…

Zibeline : Central do brasil/Une famille brésilienne : dix ans séparent ces deux films et on y retrouve ce thème, chercher un père…
Walter Salles : Trouver un père est une question intrinsèque à la vie brésilienne et aux pays d’immigration. En portugais, père et pays ne sont séparés que par une seule lettre : pai et pais. Les pays qui sont le fruit d’un processus de colonisation sont des pays qui ont des pères imposés, donc une relation trouble avec le père, dès le départ. La question de la filiation et de la paternité est très sensible au Brésil mais aussi dans les pays de colonisation récente. Le Brésil en tant que pays d’immigration n’a pas encore d’identité fixée, est en mouvement permanent, d’où les thèmes identitaires qu’on retrouve dans les films. Les trois questions essentielles, «D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où  allons-nous ?» se retrouvent dans tous mes films mais aussi dans ceux du renouveau du cinéma brésilien de 1995 à 2004 ; c’est un thème auquel un pays qui a passé par 25 ans de dictature militaire et par le chaos des années Collor ne peut échapper. Les questions de l’absence du père, de la filiation et de la crise identitaire sont profondément liées. 25 % des familles brésiliennes sont marquées par l’absence du père…

D’où le thème de l’errance, très présent dans vos films…
Oui, un thème qui décrit bien le Brésil et la plupart des familles brésiliennes, comme la mienne qui vient du Minas Gérais. Tout petit, j’ai entendu des récits de décision d’émigrer vers Rio ou Sao Paulo, des récits que ma grand-mère m’a transmis. Surtout à partir des années 50 où le Brésil a cessé d’être un pays agricole pour s’insérer dans un processus d’industrialisation, presque le début de la mondialisation, au moment d’une migration interne énorme. Le Brésil est un pays où on bouge constamment et ce n’est pas par hasard qu’il y a de nombreux road-movies dans le cinéma brésilien.

Quatre plans d’ensemble dans Une Famille brésilienne permettent de voir la diversité de Sao Paulo, la ville riche et l’autre…
Oui ! La famille habite dans la zone ouest, qui correspond un peu aux quartiers nord de Marseille, même si ici on ne sent pas la claustrophobie de l’architecture de Sao Paulo. J’ai tourné dans des cités parisiennes, pour Paris je t’aime, un court métrage, Loin du 16e, autour de cette idée que la ville vit grâce à des gens qui n’habitent pas la ville mais la périphérie.

On sent aussi dans Une Famille Brésilienne la très grande solitude des personnages, des quatre frères comme de la mère…
Dans l’espace urbain de Sao Paulo, une ville de 25 millions d’habitants sans centre, la solitude est toujours présente. Un des films qui décrit pour moi la ville de Sao Paulo, c’est La Nuit, le film d’Antonioni sur Milan. Un film sur la solitude des relations, sur la dureté des sentiments, l’architecture. Ce film pourrait être sur la solitude qu’on ressent dans certaines villes brésiliennes.

C’est un sentiment éprouvé aussi à Rio pendant le tournage de Central Do Brasil ?
Central Do Brasil commence par le point de vue de cet écrivain public, Dora, ex-institutrice, cette femme qui n’a plus de rapports avec le monde si ce n’est des rapports d’intérêt ; donc elle ne voit plus personne. D’où l’idée de commencer le film sans profondeur de champ, avec cette cacophonie de la gare de Rio, sans regarder la carte postale de Rio parce que cette femme ne participe pas de cette ville-là. Elle habite dans la périphérie, ne s’intéresse vraiment plus à rien. Le film montre la possibilité de récupérer le regard, de comprendre que le monde est vaste. Ce voyage au «centre» du pays va permettre cette ouverture du champ. Au fur et à mesure que le film avance, on travaille avec une autre profondeur de champ, on laisse advenir les couleurs qu’on a refusées à Rio où on n’a travaillé qu’avec des ocres et des gris. Peu à peu, quand Dora découvre que le monde est polyphonique, plus généreux, on incorpore une richesse chromatique ; on décante les sons qui deviennent perceptibles, on les singularise. À la fin, on entend un chien aboyer, une voix…

On a la chance  à l’Alhambra de voir le court métrage documentaire Socorro Nobre qui décrit l’amitié épistolaire entre un sculpteur d’origine polonaise et une femme détenue au pénitencier de Bahia. Une histoire qui a inspiré Central Do Brasil
Un jour, mon ami Frans Krajberg m’a montré une lettre qui m’a beaucoup touché. Quelques jours plus tard, j’étais à la prison et on a tourné Socorro Nobre. Revoir les films, des années plus tard, est un exercice difficile : aujourd’hui, j’enlèverais toute la musique. Je voudrais m’excuser pour les violons ! En découvrant ce que des lettres pouvaient changer, je me suis demandé ce qui se passerait si les lettres n’étaient pas envoyées et cette histoire m’a inspiré Central Do Brasil.

Comment travaillez-vous avec Daniela Thomas, votre «coréalisatrice» pour plusieurs films ?
Daniela Thomas est une directrice d’art et une femme de théâtre. Elle écrit, réalise et fait des décors. On a collaboré sur un documentaire de 5 heures consacré à Gaetano Veloso et cette collaboration était si intéressante que je l’ai invitée à participer au scénario de Terre lointaine, que j’avais commencé sept ou huit mois avant. Une collaboration très agréable et enrichissante. L’idée qu’on a c’est de se retrouver chaque 3 ou 4 films pour regarder le Brésil et voir où on en est ; travailler ensemble et regarder le monde comme dans un champ/contre champ. Daniela n’a pas encore réalisé toute seule ; cela fait dix ans que j’essaie de la convaincre qu’il est temps ! En ce moment, elle écrit son premier scénario, toute seule. Elle est prête.

Des projets ?
Je suis en train d’écrire pour Fernanda Montenegro (la Dora de Central do Brasil, NDLR) et pour Gael García Bernal (l’Ernesto Guevara de Carnets de voyage)…

Tout un programme !

Propos recueillis lors de l’escale 5 des Écrans voyageurs (lire la critique ici) par ANNIE GAVA

Mars 2013


Alhambra
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