Entretien avec François Cervantes au sujet de sa dernière création, "Face à Médée"

Vers la tragédie

• 19 janvier 2017⇒20 janvier 2017 •
Entretien avec François Cervantes au sujet de sa dernière création,

François Cervantes crée au Merlan, scène nationale de Marseille, un Médée à trois voix. De femmes !

Zibeline : Qu’est ce qui vous attire dans cette histoire d’infanticide ?

François Cervantes : Ma pièce s’intitule Face à Médée. C’est un dialogue autour de ce mythe, de la fascination et de l’horreur de Médée. Il s’agit d’une adaptation qui remonte à la source du mythe, sans s’inspirer de textes précis. D’un tressage entre ce que les comédiennes disent d’elles dans un rapport frontal avec le public, qui met au jour ce qu’elles ont à voir avec cette femme qui reste hors de vue.

Et en quoi vous concerne-t-elle ?

J’ai voulu entrer dans le territoire de la tragédie. Dans son mystère. Qui est l’envers de celui des clowns sur lequel je travaille depuis longtemps. Il y a un mystère dans le tragique, quelque chose qui oblige le comédien à plonger en lui-même pour y trouver des matériaux insoupçonnés. Et puis ma fascination pour Médée n’est pas neuve, ma mère, qui était agrégée de lettres classiques, traduisait ce texte, et je l’ai en quelque sorte toujours porté en moi. Mais aucun texte ancien n’apparait dans le spectacle.

Vous inspirez-vous de faits divers ?

Non plus. L’adaptation consiste à tout reporter à notre époque, tout est contemporain. Ces femmes ne parlent pas d’un mythe. Le choc de cette histoire reste hors de vue, mais présent en écho, juste à côté, comme s’il venait d’advenir.

Cherchez-vous à comprendre comment on peut tuer ses enfants ?

Oui, mais pas seulement. Plutôt comment on succombe, littéralement, à la passion. Dans le mythe l’amour n’est pas un choix, il est imposé à Médée par une force extérieure, par Aphrodite. Aujourd’hui encore l’amour intervient dans les destins, sa force permet le brassage, le métissage, la rencontre de l’autre, qui n’a jamais été autant à l’œuvre que de nos jours. Médée n’est pas seulement une femme abandonnée, son nom nous dit qu’elle médite, qu’elle est médecin aussi, qu’elle connait les poisons. Elle est reine d’un peuple primitif : les Grecs se pensaient au centre du monde et étaient fascinés par les confins, les autres cultures, l’existence du primitif. Jason n’abandonne pas que son épouse, c’est tout un peuple qu’il trahit, et c’est tout un peuple qu’elle venge.

Le fait qu’elle soit étrangère est donc important.

Oui, très. C’est cela que les acteurs doivent chercher, cette étrangeté qui est en eux, en nous. Ces forces qu’on ne connait pas encore.

Les forces féminines ?

Avoir porté un enfant 9 mois et porter la main sur lui, c’est se tuer. En cela son acte est féminin, et pose la question personnelle du sacrifice. Mais son geste sort complètement de l’intimité, il est aussi public : elle incendie la jeune mariée, tue son père, pose cet acte sur la place publique un jour de fête. En fait j’ai voulu retourner au mythe original, pas à ses écritures. Mais j’ai été profondément marqué par l’assassinat des enfants dans Dogville de Lars Von Trier, et aussi par la Médée de Pasolini. Ces femmes me touchent comme s’il s’agissait d’un autoportrait. Quand j’écris j’ai l’impression d’être une femme, je porte quelque chose qu’on a mis en moi et que j’aide à venir au monde.

Si le meurtre et Médée ne sont pas présents sur scène, quel sera le décor ?

Les trois femmes, sur un plateau dépouillé. Tout vient d’elles. Jusqu’à la lumière. On ne les quitte pas du regard. On a enlevé tous les éléments importants de scénographie qu’on avait prévus, pour des choses plus fines, et j’en suis heureux…

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2017

Face à Médée sera créé au Théâtre du Merlan, Marseille, les 19 et 20 janvier

Texte et mise en scène François Cervantes, avec Anna Carlier, Hayet Darwish et Catherine Germain


Théâtre le Merlan
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
http://www.merlan.org/