Entretien avec Bruno Dumont, réalisateur de Camille Claudel 1915 avec Juliette Binoche

Vérité et démence des Claudel

Entretien avec Bruno Dumont, réalisateur de Camille Claudel 1915 avec Juliette Binoche - Zibeline

Bruno Dumont était au cinéma Renoir à Aix, le 1er mars pour présenter son film, Camille Claudel 1915 (lire ici). Zibeline l’a rencontré.

Juliette /Camille
Juliette Binoche voulait absolument tourner avec moi ; elle m’a téléphoné : cela m’a touché. Je me suis posé la question : mais qu’est-ce que je peux bien faire avec elle ? Que peut jouer Juliette Binoche ? J’avais lu une biographie de Camille Claudel et cela m’a donné une idée. Ce qui m’a intéressé, c’est que Juliette était aussi artiste-peintre. J’ai l’habitude de travailler avec des non professionnels et j’aime qu’il n’y ait pas de différence entre les personnages et les comédiens. J’ai donc cherché quelqu’un qui soit proche d’elle : Camille Claudel internée,  sur cette période très mystérieuse, à un moment où elle avait le même âge que Juliette, me disant que j’allais chercher dans sa nature ce qui correspondait à Camille Claudel. Je ne lui ai pas donné de scenario, elle n’est pas maquillée et il n’y  a pas eu de répétitions. Je lui ai donné la correspondance de Camille et je l’ai laissée partir. Elle a improvisé.

Rester près du vrai
Je me suis servi du journal médical ; on sait des tas de choses sur Camille : sa maladie est une paranoïa ; sa peur panique était que Rodin la vole si elle sculptait, ce qu’elle a refusé de faire pendant trente ans. J’ai essayé de rester au plus près du vrai. Mon travail a consisté à donner une image de sa vie, de sa souffrance ; d’où l’idée de travailler avec des handicapés. J’ai eu la chance de rencontrer un psychiatre qui fait de l’art-thérapie, convaincu que l’art peut aider. Je ne voulais pas être voyeur. J’ai accepté toutes ses recommandations, respecté les interdictions. J’ai fait un casting et  j’ai tourné avec celles qui étaient en état de tourner, avec leur accord ou celui de leur famille. Les infirmières jouent le rôle des sœurs, ce qui facilitait les choses. Cela m’a intéressé de cheminer avec les gens, de voir que Céline, Alexandra, Rachel, étaient contentes de porter des robes, de se préparer pour le tournage qui a duré deux mois. Le film les a portées. Pour la scène de rejet d’Alexandra par Camille, particulièrement difficile, j’ai demandé l’autorisation au médecin. Elle a été longuement préparée. Je ne peux pas vraiment savoir comment Alexandra, qui avait une relation très fusionnelle avec Juliette, l’a vécue… Pour Juliette, ce n’était pas facile non plus.
Quant aux décors, ils viennent tous des photographies. Je voulais casser l’image de l’asile. Camille est dans un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, handicapées, en 1ère classe. Elle a sa chambre, elle peut écrire, elle est persuadée qu’elle va sortir. Dans ses lettres, elle ne parle jamais de violence. L’idée de la scène de théâtre vient d’une photographie qui montre qu’on faisait du théâtre dans le pensionnat des dames. Les scènes de Don Juan provoquent chez Camille rires et larmes, Don Juan, miroir de Rodin. Pendant le tournage aussi, il y a eu rires et larmes !

Paul
Quand il arrive en scène, c’est le moment où la parole devait arriver et peu à peu va monter. Le film est construit sur  le paroxysme de la parole. C’est un personnage ambigu. Il est terrifiant mais mon rôle de metteur en scène est de le porter. Il veut la sainteté mais n’a visité sa sœur que treize fois en trente ans. Il a une parole pure mais ses actes ne suivent pas. En fait, il est aussi dément que sa sœur, il est enfermé dans ce que la culture française a de plus écœurant : il est lâche. Il incarne la lâcheté française, avec sa culture cartésienne de la morale. C’est un barbare. Il est orgueilleux, arrogant. Vous rendez-vous compte ? Il a écrit son épitaphe à 18 ans. «Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel.» C’est un grand personnage de cinéma et même si c’est la figure du Mal, moi, je dois porter Paul. L’affronter fait du bien au spectateur !

Bousculer les habitudes
Au départ, j’avais mis beaucoup de sons d’ambiance, des sons off de l’hôpital, des cris. J’ai choisi d’en ôter et d’en atténuer. Je voulais qu’on entende Camille s’ennuyer. Quant à la musique, il n’y en a pas car je n’aime pas la musique de cinéma. Il n’y a que le Magnificat de Bach à la fin.
Je veux bousculer les habitudes des spectateurs. Dans la scène avec le médecin, on voit Camille qui parle et le spectateur s’attend à ce qu’on voit le médecin à qui elle s’adresse. Ce contrechamp, le spectateur s’y attend et je le retarde. C’est une possibilité de porter la sensibilité ailleurs. Cela montre la grande solitude de l’artiste.

Les projets ?
D’abord accompagner ce film qui va sortir en salles. En parler aves les spectateurs, comme avec vous ce soir. La semaine prochaine, je serai à Lille.

Propos recueillis par ANNIE GAVA

Mars 2013

Sortie en salles le 13 mars