Entretien avec Macha Makeïeff, directrice du TNM La Criée

« Une question de regard »

Entretien avec Macha Makeïeff, directrice du TNM La Criée - Zibeline

Après quelques jours d’une fermeture forcée qui a privé la Criée de sa Mise à feu annuelle*, Macha Makeïeff nous confie son soulagement. Le Centre Dramatique National de Marseille est en état de marche, riche de projets, d’indiscipline et de jeunes femmes !

Zibeline : Vous avez a dû renoncer à votre programme de rentrée et délocaliser le début de votre saison. Que s’est-il passé ?

Macha Makeïeff : Cela a été, véritablement, un crève-cœur… Notre Mise à feu, et en particulier le focus Théo Mercier, reposait sur des projets conçus pendant deux années. La billetterie a dû fermer totalement pendant 8 jours en pleine période d’abonnement de rentrée. Mais mon équipe est formidable, et la solidarité de Dominique Bluzet qui nous a ouvert les portes du Gymnase pour loger temporairement nos bureaux, ou celle d’Alain Arnaudet, de Jean François Chougnet qui accueille la Pop philosophie au Mucem, fait véritablement chaud au cœur.

À quoi sont dus ces problèmes ? À nouveau à l’amiante ?

Oui, ce bâtiment ne cesse de subir des décontaminations, et bien sûr je veux que pour le public, mais aussi pour le personnel, les techniciens qui montent dans les cintres, le risque d’exposition soit nul. Et vérifié, confirmé à zéro, comme cela est le cas aujourd’hui. Il y avait de l’amiante sous la toiture, ce qui a nécessité les travaux de cet été. Mais ils auraient dû être achevés pour notre ouverture…

Pourquoi ont-ils pris ce retard ? Le maître d’œuvre est la Ville ?

Oui bien sûr, qui a fait l’appel d’offre et choisi l’entreprise d’après des critères que je ne maîtrise pas. Il y a eu des désordres, des poussières échappées. La grande salle est rouverte depuis lundi et le personnel a désormais regagné ses  bureaux, là encore dans un enthousiasme extrêmement touchant. Mais la petite salle restera fermée encore au moins un mois. Faire du hors les murs c’est très bien, mais improviser des solutions de repli en deux jours, cela n’est pas possible ! Heureusement tout est rentré dans l’ordre, et quant à moi je vais pouvoir rejoindre mon atelier sous les toits et travailler sur ma prochaine création.

Oui, vous travaillez sur Lewis Carroll, un spectacle qui sera créé au Festival d’Avignon. Dans une salle ?

Oui, je ne peux pas dire laquelle même si tout le monde le sait…

… pas dans la Cour donc, mais à la Fabrica, une grande scène et une grande jauge…

J’avais besoin d’un espace intérieur, parce que la musique et la lumière y seront importants, il me fallait une boîte…

Pourquoi Lewis Carroll ?

Parce que le personnage et l’œuvre sont fascinants, qu’il est un des rares à s’être penché sur l’enfance des filles, et à en rendre compte comme s’il la connaissait. Cela me fascine. Donc j’ai fait comme une enquête de personnalité, sur l’écart aussi entre sa personne et le mythe qu’il est devenu. J’ai achevé l’adaptation de Alice au Pays des merveilles et de De l’autre côté du miroir, pour La Chasse au Snark j’ai conservé l’adaptation de Jacques Roubaud, qui est juste parfaite. Je veux que dans ce spectacle  tout ce que l’on entend, tout ce que l’on voit, sorte de ces textes, et de ce qu’ont écrit sur lui ses contemporains. Je veux intervenir très peu… Mais j’en suis encore au stade de la conception, nous ne commencerons à répéter qu’en mai !

Votre actualité est plutôt à Paris en ce moment. Vous signez la scénographie d’Éblouissante Venise ! au Grand Palais ?

Oui, et la programmation artistique. Avec la commissaire de l’exposition, Catherine Loisel, nous avons travaillé sur une traversée en danse et en musique de l’exposition, avec les élèves des écoles d’Art et d’Art Dramatique, le Conservatoire Supérieur de Musique, pour que les 200 œuvres qui constituent l’exposition -peintures, statuaire et objets du XVIIIe siècle- soient animés des textes de Don Giovanni, mais aussi de musique. Et de la présence de ces acteurs qui jouent à quelques mètres des visiteurs, et sur les tréteaux de la dernière salle. Cela donne une théâtralité très particulière à cette exposition…

Que vous avez également fait naître par la scénographie.

Oui, c’est pour cela que Venise m’intéresse, à cette époque. Pour ses masques, ses canaux, sa théâtralité naturelle, son appétit de l’artistique. J’ai essayé de travailler sur la sensation, en créant un cabinet de musique, des marionnettes, des robes de papier, des lanternes magiques, des espaces de sensualité où le regard se fait furtif. Des animaux aussi, comme sortis des tableaux, prêtés par le muséum d’histoire naturelle… J’ai conçu des boîtes noires pour enfermer et faire apparaître les tableaux de Tiepolo mais aussi les pastels sublimes de Rosalba Carriera -encore une artiste femme méconnue !

En quoi ce métier de scénographe d’exposition diffère-t-il de celui de scénographe de théâtre ?

Il y ressemble. Bien sûr les espaces sont stables, et ce sont les spectateurs qui créent la dramaturgie en se déplaçant. Bien sûr le temps de fabrication est très différent : on y travaille un an, avec des allers-retours avec la commissaire, par petites touches, de la conception à la fabrication et à la mise en œuvre. Mais dans le fond j’y retrouve mes obsessions pour les objets, ma passion des artistes, des atypiques, des acrobates, des détours. La place publique aussi, comment l’art est dans la ville, et fait venir à lui. Et puis, surtout, comme au théâtre il y a un trajet, on y plonge dans une histoire, avec un nœud tragique qui est l’Incendie, et un dénouement avec la diaspora vénitienne, quand tous ces artistes, éparpillés en Europe, ont transmis l’art vénitien dans les capitales.

Il y a aura des échos de cette exposition dans la saison de la Criée ?

Oui, les Festes vénitiennes de Campra, et l’exposition Venise ! en mars qui donnera à voir les créations commandées pour le Grand Palais, le Galipettoscope de la Cie Stéréoptik, les robes de papier d’Isabelle de Borchgrave.

Une saison variée, et qui accueille des expositions et des concerts, mais surtout beaucoup de spectacles.

Oui, il y aura 220 levers de rideaux, mais les expositions et les conférences sont importantes. Ils répondent à la programmation, autour de Michel Foucault et de l’abolition de la prison, autour du transgenre avec la présence de Phia Ménard qui déconstruit si radicalement le patriarcat dans Saison Sèche. Nous allons aussi éditer une revue où les intellectuels comme Barbara Cassin pourront s’exprimer avec ou sans rapport avec le théâtre, en toute liberté…

Pour les spectacles on va aller plus loin encore dans l’accueil de toutes les disciplines, la musique bien sûr, mais la danse plus largement, je viens d’avoir l’accord du Ministère pour en diffuser autant que je veux… Je crois que cette maison doit être le lieu où les disciplines s’indisciplinent si elles le veulent, se mêlent et s’interpénètrent, mais surtout, c’est important, le lieu où les publics se rencontrent et partagent le plaisir d’un concert ou d’une conférence même s’ils viennent au théâtre.

Donc, en dehors de cette fermeture en tout début de saison, tout va plutôt bien à la Criée ?

Vraiment bien ! Nous sommes devenus un véritable Centre Dramatique National, financé et reconnu par tous. Et on pourra s’assoir dans la petite salle, dès qu’elle rouvrira, sur un nouveau gradin qui ne grince plus… C’est important !

Et vos deux derniers spectacles continuent de tourner.

L’idée est vraiment de constituer un répertoire. C’est pourquoi on reprend La Fuite qui reviendra de tournée en Chine avec des petits changements de distribution, et Trissotin, qui en sera à sa 140e représentation. Les productions de la Criée, les miennes comme aussi les Âmes offensées, mais également celles de Tiphaine Raffier, ou Carole Errante, ou Christelle Harbonne, Loïse Bulot, que nous produisons également, doivent tourner. Nous devons y travailler plus intensément.

Que de femmes ! Vous ne produisez que des femmes, est-ce un hasard ou une volonté ?

Il y aura aussi Emmanuel Meirieu… C’est à l’intersection des deux en fait, hasard et volonté. Lorsqu’on y porte attention, que l’on se dit regardons du côté des jeunes femmes artistes, on se rend compte qu’elles sont là, qu’elles ont du talent, et de l’impatience. Alors, presque mécaniquement, la parité s’installe dans la programmation. Et tout aussi mécaniquement, puisque ces jeunes femmes continuent d’être moins programmées et produites que les hommes, ce sont ces projets que je me retrouve à défendre.

Simplement parce que vous y prêtez attention ?

Oui, là encore, comme à Venise au XVIIIe siècle, il s’agit de déplacer le regard pour ouvrir des champs nouveaux éblouissants !

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2018

*Le Théâtre a rouvert ses portes le 16 octobre ; seule la petite salle demaure en travaux et reste fermée.
Théâtre La Criée, Marseille

Photos : Macha Makeïeff ©Olivier Metzger/ Trissotin ou les Femmes savantes ©LoLL WILLEMS


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/