Entretien avec la nouvelle directrice du Théâtre Durance, Élodie Presles

Un théâtre ouvert

Entretien avec la nouvelle directrice du Théâtre Durance, Élodie Presles - Zibeline

Rencontre avec Élodie Presles, nouvellement nommée à la tête du Théâtre Durance

Zibeline : Qu’est-ce qui dans votre parcours vous a poussé à envisager une direction de théâtre, et d’un théâtre implanté sur un territoire large avec une population disséminée ?

Élodie Presles : Vaste question ! Pour le dire clairement la direction d’un théâtre n’était pas le but que je m’étais fixé. J’ai commencé par une scène conventionnée en milieu montagnard, en Savoie, au Dôme théâtre d’Albertville où j’ai vraiment découvert la décentralisation, la programmation dans les vallées, le rayonnement d’un équipement structurant sur un territoire très marqué, très morcelé aussi, avec des difficultés réelles de mobilité des artistes, des équipes et du public ; puis Culture Commune où j’ai accompagné le magnifique projet de Chantal Lamarre, inscrit sur le territoire du Bassin Minier du Pas-de-Calais ; puis Lieux Publics où j’ai plus touché du doigt la création puisque je m’occupais particulièrement des projets de Pierre Sauvageot. Et enfin j’ai codirigé Art-Temps Réel à Marseille avec le compositeur Lionel Kasparian, on était en même temps sur un projet de création et de territoire. Se confronter à la direction d’un lieu, pouvoir exprimer son propre projet, nourri de toutes ces expériences et en s’imprégnant de toute l’histoire propre au théâtre Durance et qui n’est pas une petite histoire… je trouvais qu’il y avait là une belle synthèse, une belle conjonction.

C’est un exercice difficile de prendre la succession de quelqu’un en particulier lorsqu’il s’agit du fondateur, de l’initiateur du lieu, même si vous avez conquis d’emblée l’équipe du théâtre.

Difficile non, complexe oui, car il faut d’une manière très rapide prendre en compte énormément d’éléments, qui relèvent de l’histoire d’un projet qui se traduit par une histoire sur un territoire, avec des habitants, un public, des élus, des institutions, une équipe… Je ne me sens cependant pas dépositaire d’une histoire, je me sens responsable de cette histoire, qu’on m’a transmise, et néanmoins cette histoire continue autrement. J’ai écrit un projet (Durance un théâtre ouvert) dans la continuité de ce qui s’est mis en place il y a plus de vingt ans mais en amenant mon parcours, mon expérience, mon regard. C’est un exercice qui est passionnant, qui est parfois vertigineux, il faut être opérationnelle assez vite, mais je le vois néanmoins comme quelque chose de très positif et porteur.

Les projets du Théâtre Durance sont nombreux, travail sur le territoire, actions autour de la création, avec des artistes invités, des résidences, des projets transfrontaliers, les échappées etc. Allez-vous poursuivre dans ces multiples directions ?

Je suis (plutôt nous, parce que c’est avec l’équipe et le conseil d’administration, et nos partenaires) dans la perspective de redéployer avec une montée en puissance du studio d’enregistrement, le seul studio public de la région, car nous avons là un outil extraordinaire. Il faut continuer sur les grands principes, mettre plus en évidence le lien entre ce qu’il se passe dans le théâtre et ce que l’on fait sur le territoire, augmenter la porosité entre toutes les composantes, progressivement, en tenant compte des contraintes qui sont réelles à tous les niveaux. Il y a un certain nombre de choses qui vont s’écrire légèrement différemment. Cela ne veut pas dire qu’on les abandonne, ni que l’on crée d’autres choses, on les construit un petit peu différemment.

Et les projets transfrontaliers ?

On est dans la poursuite du dialogue notamment de nos partenaires italiens, mais aussi dans l’ouverture à d’autres pays. On ne le fait pas seuls, le partenariat avec l’arc alpin est très intéressant, avec nos collègues de Briançon, de Gap, voire de Rhône-Alpes, et il y a d’autres partenaires comme le réseau TRIBU qui est un réseau de structures qui collabore sur le jeune public, et d’autres réseaux dans les mêmes domaines au niveau de l’Europe. On ouvre les frontières pas seulement physiques et transfrontalières, mais aussi toutes les frontières dans la construction d’une identité européenne, d’une culture européenne si tant est qu’elle puisse exister, en tout cas d’une citoyenneté européenne.

Quand vous évoquez le budget, est-ce que le changement de direction n’a pas servi de prétexte à certaines institutions pour le réviser à la baisse ?

Aujourd’hui non, il y a un vrai soutien dans tous les sens du terme de tous les partenaires financiers. Effectivement il faut continuer à se battre pour préserver le niveau de nos subventions, cela touche la France entière. C’est pourquoi le travail en réseau est important, c’est une construction intelligente qui permet de continuer à soutenir la création artistique, à structurer des filières, que ce soit dans le domaine de la pratique, de la formation, de la professionnalisation, de la visibilité, et en même temps à défendre la nécessité d’accompagner l’art et la culture au niveau national. Il faut vraiment défendre la création artistique et les lieux de diffusion parce que cela relève d’abord d’un service public. Une société qui n’investit plus dans l’art et la culture, comme dans la recherche, l’éducation ou la justice, est une société qui fait un grand pas en arrière. Dans les zones plus rurales comme les Alpes de Haute-Provence, l’art et la culture sont des axes d’aménagement du territoire fondamentaux. Ils sont partie prenante de la dimension économique, touristique, sociale et éducative.

Robert Pasquier avait émis le souhait de voir le théâtre Durance devenir scène nationale…

Le théâtre Durance est déjà une scène conventionnée et un pôle régional. Le label scène nationale, le théâtre Durance en a la légitimité, c’est une Rolls Royce. L’objectif reste -et Robert Pasquier l’a très bien fait- de donner une dimension incontournable au théâtre Durance, soit en scène nationale soit en autre labellisation, on ne sait pas du tout comment va s’organiser la structuration de la culture demain, avec la montée des régions.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2014

Photo : Elodie Presles c Marc Carpentier

Théâtre Durance
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