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Inauguration du Camp des Milles

Un mémorial pour apprendre à résister

Inauguration du Camp des Milles - Zibeline

Le 10 septembre 1942 partait pour Drancy le dernier train du centre d’internement et de déportation qu’était devenue l’ancienne briqueterie des Milles, au camp d’extermination d’Auschwitz. 70 ans plus tard, jour pour jour, le 10 septembre 2012, après trente ans de démarches, le Site Mémorial des Milles, devenu Monument historique, reconnu par le ministère de la Culture et le ministère de la Défense comme l’un des neuf hauts lieux de mémoire en France, est inauguré.

L’importance symbolique du lieu  est soulignée d’emblée par la présence nombreuse de personnalités officielles : Premier Ministre, ministres, ambassadeurs, parlementaires, hauts représentants des autorités civiles, militaires et religieuses, anciens internés du camp, leurs familles, les familles des Justes des Nations, institutions éducatives, universitaires, culturelles, humanitaires, associations juives, arméniennes, tsiganes et musulmanes… Au fronton, l’horloge aux aiguilles arrêtées s’accorde à l’éternité. Au chant des déportés, répond le silence recueilli de la foule muette, debout. Puis, une voix fraîche de jeune fille déroule la liste des enfants morts… « Ignominie » rappelle Alain Chouraqui, Président de la Fondation du Camp des Milles, qui veut « parler pour les personnes suppliciées, parler au nom de la société civile, des présents et des disparus ». Loin de cantonner le Mémorial des Milles au rôle du témoignage, il a souhaité l’explication, l’analyse, l’approche du mécanisme qui entraîne à la haine, à la destruction de l’autre ; sur un même écran géant, « l’horreur  génocidaire » de la Shoah, du Rwanda, de l’Arménie.

Les salles immenses sont laissées en l’état ou aménagées avec le couperet des dates, des panneaux explicatifs,. Des ateliers pédagogiques, conférences, débats, films, et une exposition permanente (1942/1944 : 11 000 enfants juifs déportés de France à Auschwitz) attestent de l’histoire, et en particulier du rôle de la France durant la déportation. Mais aussi, espoir en l’humanité, le mur des actes justes…  « La Shoah tend un miroir à toute l’humanité pour mieux se comprendre elle-même ». Pour se défendre du conformisme de groupe, de la passivité, et témoigner de ces êtres humains qui « restent debout, face à la volonté de déshumaniser ».

Car le Camp des Milles est conçu aujourd’hui pour apporter une « dimension éthique », projet citoyen qui défend les valeurs du dépassement, de la lutte, de la dignité, de la résistance. Hymne à la France des droits humains ? Le Premier Ministre souligne que l’histoire de ce camp est « une histoire française », que l’internement et la déportation pratiqués-là ne doivent leur existence qu’à la IIIème république finissante et à complicité honteuse du gouvernement de Vichy. « Histoire européenne » aussi, avec ses quelques 30 nationalités représentées parmi les milliers d’internés. Jean-Marc Ayrault insiste : «Aux ambassadeurs présents aujourd’hui, ainsi qu’à leurs représentants, je veux dire que nous conservons le souvenir de chacun de ces réfugiés, dont la confiance en la France a été trahie ». En effet, la plupart fuyaient déjà les persécutions de leurs pays d’origine, et pensaient trouver un asile et non la délation et la déportation organisée. Jean-Marc Ayrault l’affirma avec force « l’histoire des Milles est aussi une histoire européenne et nous devons faire vivre aujourd’hui les valeurs fondamentales que nous avons voulu promouvoir après 1945. Pour une Europe de la paix et de la démocratie, où le rejet de l’autre n’a pas sa place. » Plus tard il reprendra ce thème en assurant que face à la xénophobie, il ne faut « jamais céder un seul pouce », « rappeler sans cesse nos valeurs, au cœur même de la vie collective », il s’agit d’un « devoir national ».

 

L’art, lieu de l’humanité

Le camp des Milles a interné un nombre considérable d’intellectuels, d’artistes, qui fuyaient les persécutions nazies : dramaturges, comédiens, musiciens, peintres, poètes, écrivains ont été emprisonnés dans ce camp de rétention où l’on parquait les étrangers indésirables, avant de le transformer en antichambre de la déportation. Ce qui fait des Milles un camp particulier : les traces sur les murs, les poutres qui s’ornent de maximes, jeux d’écriture, compositions, une salle même, le réfectoire des gardiens qui s’agrémente de fresques sur commande… Des centaines de représentations témoignent de l’humour, et de la force créative des détenus, et affirment l’art comme premier et dernier lieu de résistance à la folie et à l’horreur.

MARYVONNE COLOMBANI

Septembre 2012

Voir aussi l’entretien réalisé avec Aurélie Filippetti lors de cette inauguration.