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Etat des lieux culturels après l'été

Un été de canicules

Etat des lieux culturels après l'été - Zibeline

L’été au Sud a été chaud, les festivals tendus, les esprits accaparés par les incendies, les attentats, les dérèglements du climat, et les mesures si inégalitaires du nouveau gouvernement.

Les Festivals et leurs tensions

Bonheurs estivaux, les Festivals d’Aix, d’Avignon, In et Off, les Rencontres d’Arles, les Suds, le FID, La Roque… ont ensoleillé nos journées d’été (retrouvez toutes nos critiques des spectacles, concerts et expos dans l’onglet dédié sur journalzibeline.fr). Pourtant leur avenir est incertain.

Le Festival d’Aix change de directeur, et l’empreinte de Bernard Foccroulle, qui a opéré une sensible ouverture vers des publics plus jeunes et des musiques nouvelles, restera marquée. Mais pourrons-nous encore profiter des Chorégies d’Orange ? La manifestation, constamment au bord du gouffre financier depuis l’élection de Jacques Bompard (extrême-droite) à la mairie et à l’Assemblée, est notablement sous dotée par la Ville, mais aussi par l’État et les collectivités territoriales, qui hésitent à soutenir ce vieux festival, condamné à ne prendre aucun risque artistique pour vivre majoritairement de ses recettes. La question du financement par l’État se pose en ces termes, depuis 22 ans : la ville d’Orange mérite-t-elle ses Chorégies ou devraient-elles se déplacer vers des territoires moins fascisants ? En tous les cas, les années de demi-mesures des gouvernements successifs ne permettent à Jean Louis Grinda, le nouveau directeur qui plaide pour un nouvel élan, de sortir du tout Verdi pour une programmation moins consensuelle. Financera, financera pas ? Une décision doit être prise…

Le Festival d’Avignon est lui aussi à un tournant : il est devenu très difficile aujourd’hui d’y réserver certaines places et, à moins d’allonger sensiblement les séries de représentations pour chaque spectacle, l’insatisfaction risque de gagner. Seule une augmentation des subventions pourrait lui permettre de répondre à la demande, qui reste insatisfaite. Car l’avidité de débats et d’idées de THÉÂTRE n’a jamais été aussi pressante… même si la représentante du Ministère, Régine Atchondo, a reproché aux directeurs des Centres Dramatiques Nationaux de « ne plus la faire rêver », même si les compagnies sont déconventionnées à tour de bras (Didascalies and Co, Artonik…). Les Directeurs Régionaux des Affaires Culturelles rassemblés ont dû avaler un discours d’austérité sans précédent : « les robinets sont fermés » disait Maryvonne de Saint Pulgent, présidente du comité d’histoire du ministère de la Culture et des institutions culturelles… Michaël-Dian-et-Françoise-Nyssen-c-Alexandre-Chevillard Françoise Nyssen quant à elle visite le Festival de Chaillol jusqu’alors peu remarqué par l’État, qui fait un travail artistique et de développement des publics remarquables. Mais faudra-t-il pour soutenir ces nouvelles forces ponctionner les crédits décentralisés en berne, les compagnies régionales, et grever le développement de festivals historiques ou exemplaires ?

Marseille et ses effluves

Dans la capitale l’été culturel fut moins atone que certaines années : le MuCEM est là, le Festival de Marseille fut exceptionnel, le Jazz des 5 continents très heureusement renouvelé, et les touristes, y compris le « couple présidentiel » (vous avez élu Brigitte Macron, vous ?) affluent dans la capitale régionale. Paréidolie et Artorama, en fin août, combinent l’intérêt des collectionneurs estivaux et des curieux d’Art mais… les Marseillais n’en peuvent plus des rats qui grouillent la nuit, et souvent le jour, dans les quartiers populaires et ceux du centre-ville. Qui rongent l’intérieur des véhicules et des scooters stationnés, envahissent toutes les caves, tous les containers, les canalisations. Des odeurs pestilentielles planent sur la ville, des plages sont plus sales que jamais, les piscines fermées depuis 20 ans pour certaines : la maltraitance que subissent certains citoyens n’a d’égale que l’intérêt politique du Président et des Insoumis, qui tiennent à Marseille leur Université d’été. Marseille est un enjeu mais où est le souci des habitants ? Le site archéologique de la Corderie, soit 7000m2 d’une carrière grecque datant des débuts de l’histoire phocéenne, échappera-t-il à Vinci ? Pour l’heure rien n’est moins sûr, le Ministère ne veut préserver que 600m2 et la Ville est prête à payer le déplacement de l’entrée de l’école que le projet immobilier va rendre nécessaire. Que vaut la mémoire d’un peuple face aux promoteurs de logements de luxe, aux intérêts particuliers et aux ambitions politiques ?

Le monde qui disparaît

Privés de passé, le serons-nous d’avenir ? Les incendies ont une fois encore ravagé les paysages de Provence qui ressemblent désormais aux déserts sans arbres des îles méditerranéennes. La canicule a torturé nos nuits, brûlé nos peaux, pollué notre air rendu irrespirable. Ailleurs les catastrophes climatiques s’enchaînent à un rythme que plus personne ne s’obstine à trouver habituel. Bombay paralysé par la mousson, 1500 morts au Népal et en Inde, Houston (plus médiatisé) dans l’ouragan, des centaines de morts dans les coulées de boue au Sierra Leone, une dizaine (plus médiatisés) dans les éboulements en Suisse… la terre malmenée se déchaîne. Nos médias en rendent compte, inégalitairement. Mais certains, comme Yves Cochet (ex député vert), font l’addition. Et disent que le cycle est irrémédiablement enclenché, que les prochaines années verront la destruction de notre monde, l’engloutissement de l’Asie du Sud-Est, des millions de morts, des migrations massives, et le lot de violences humaines qui en découlent, guerres et attentats, terreur et tribalisme.

Le réel semble aujourd’hui lui donner raison. Est-il vraiment trop tard et devons-nous nous préparer à disparaître ou à survivre ?

L’ultralibéralisme va faire mourir le capitalisme dans sa propre implosion, la fin des ressources, l’imbécillité du rêve d’une croissance infinie, et d’une inégalité toujours grandissante. Les États-Unis sont sortis du protocole de Paris, qui seul pouvait encore laisser, peut-être, un peu d’espoir. En France les ordonnances réformant le Code du Travail vont donner plus de latitude encore à ceux qui fabriquent ce rêve irrespirable. Que faire, sinon lever les yeux de nos écrans, arracher les fils qui nous relient comme autant de cordons ombilicaux à des réseaux virtuels qui parcellisent nos imaginaires et nous empêchent de faire la synthèse, de regarder un monde qui, sous nos yeux, brûle, explose et s’engloutit ?

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2017

Photos : -c- Sipa Creative Commons et Michaël Dian et Françoise Nyssen c Alexandre Chevillard