Sirventés, la protest song occitane, ou l’art poétique des troubadours. Entretien avec Manu Théron

Troubadours révolutionnaires

• 25 mars 2015 •
Sirventés, la protest song occitane, ou l’art poétique des troubadours. Entretien avec Manu Théron  - Zibeline

Avec l’album Sirventés, Manu Théron s’intéresse à un genre méconnu de l’art poétique des troubadours. En trio avec Youssef Hbeisch (percussions) et Grégory Dargent (oud), le fondateur du Cor de la Plana nous fait découvrir la protest song occitane.

Zibeline : Quelle est l’origine du sirventés ?

Manu Théron : Le sirventés est un peu un ovni au Moyen-âge. À l’intérieur du trobar, le corpus poétique occitan, c’est la partie obscure, sans équivalent en Europe. C’est une poésie satyrique, contestataire, revendicative et polémique qui met en jeu les valeurs morales et l’ordre établi, et qui délivre beaucoup d’informations sur cette période. Mais comme ce sont les Romantiques qui ont redécouvert la poésie occitane, ils l’avaient complètement négligé par rapport la poésie de l’amour courtois.

Que dénonce cette poésie ?

Avant tout les autorités religieuses. C’est l’époque où l’on invente les bûchers, les tortures… De la répression naît la contestation même chez les puissants que sont les princes troubadours. La proximité entre troubadours et cathares transparaît. Les poèmes relèvent du discours politique, entre le pamphlet et le manifeste. Avec des incursions dans le grotesque, le monstrueux, la parodie comme le drame. Quand le disque est sorti le 13 janvier, il y avait beaucoup de choses à dire sur l’intrusion du religieux dans la vie sociale et politique. Le sirventés dénonçait déjà cela entre le XIe et le XIIIe siècle.

Un chanteur occitan au milieu de deux virtuoses de la tradition orientale, ce n’est sans doute pas un choix innocent ?

Musicalement, nous ne sommes pas dans une recherche d’authenticité médiévale, mais ce n’est pas incongru si l’on regarde cette poésie-là par le prisme de l’histoire. On est à peu près sûr que les musiciens de part et d’autre des Pyrénées se rencontraient à l’occasion de longs banquets qui scellaient des alliances politiques. La différence de religion n’était pas la cause véritable des conflits. Beaucoup de gens s’entêtent à croire que ces gens qui ont vécu 300 ans côté à côte ne communiquaient pas entre eux. C’est oublier que les musiciens sont curieux de la différence et de l’altérité.

En 2013, vous avez créé le spectacle Madalena, qui vient de renaître dans une nouvelle dimension scénique et musicale. Quel était ce besoin ?

Lorsque l’on monte un projet avec 23 chanteuses aux parcours artistiques distincts et distants de plusieurs centaines de kilomètres, on ne se voit pas à une fréquence très soutenue. Nous n’avions passé que 9 journées ensemble pour présenter ce travail d’une heure de chant ininterrompu alors qu’il m’en faut 20, en général, pour créer un répertoire. Les présentations précédentes étaient donc des étapes d’un travail qui reste d’ailleurs inachevé. Mais l’œuvre a trouvé son allure et sa couleur musicale définitives. J’ai réintroduit de la percussion là où je l’avais enlevée pour me concentrer sur le travail vocal. J’ai corrigé également le manque de mouvement car nous sommes dans un chant votif mais originellement interprété en procession. Aujourd’hui, on colle davantage au personnage de Madeleine qui incarne une féminité controversée et d’indépendance qui n’a rien à voir avec celle, procréatrice et maternante, de la Vierge Marie.

Propos recueillis par THOMAS DALICANTE
Mars 2015

Dans les bacs, Sirventés par Manu Théron, Youssef Hbeisch, Grégory Dargent (Accords croisés)

Apéro écoute le 25 mars à l’Ostau dau Pais Marselhés, Marseille, à partir de 18h30

Photo : M. Théron, Y. Hbeisch et G. Gargent c X-D.R