Entre caricature, délaissement et dépossession, la culture confrontée au tourisme à Marseille

Tourisme et culture, un mariage risqué

Entre caricature, délaissement et dépossession, la culture confrontée au tourisme à Marseille - Zibeline

Les touristes affluent à Marseille, et on va y privatiser des plages. Quelles conséquences pour les habitants, et la culture ?

Le bilan de la saison touristique estivale est, à Marseille comme en PACA en général, particulièrement positif. La hausse du nombre de touristes, étrangers et français, est énorme, en particulier dans la ville capitale : les transporteurs et croisiéristes internationaux ouvrent des destinations Marseille, les restaurants, les hôtels de toutes les catégories, les activités nautiques, mais aussi les musées et les festivals à Marseille, ont connu une hausse sans précédent de leur fréquentation, en juillet un peu, en août nettement, et en septembre pour la première fois.

Les raisons évoquées par les professionnels ? Certes la région a connu, comme la Grèce ou l’Espagne, un report des touristes friands de Méditerranée et renonçant à partir en Tunisie, en Egypte, en Syrie ou en Turquie. Mais Arles, grâce à sa vie culturelle estivale intense, et Marseille, grâce au MUCEM, premier pôle d’attraction de la ville, et à l’impact de Marseille Provence 2013, ont mieux réussi à attirer ces nouveaux touristes qu’Avignon ou Aix. Alors qu’auparavant les Européens passaient à Marseille et séjournaient ailleurs, ils osent aujourd’hui les hôtels Marseillais, les nouveaux, de luxe, les autres, plus modestes voire économiques. Quant aux Chinois, Coréens, Américains et Canadiens, Marseille fait désormais partie de leurs étapes de voyage en Europe. Et ils repartent satisfaits, convaincus qu’ils reviendront un jour… même s’ils trouvent la ville sale, et les transports peu commodes.

Habitants de PACA

En tant qu’habitants de ces territoires, doit-on se réjouir de ce nouvel état de fait ? Le tourisme représente 11% du PIB de la Région, et ceci sans les secteurs annexes. Et au-delà de cet apport essentiel à la vie économique, les investissements opérés pour les touristes profitent aussi, en terme de qualité de vie, aux autochtones : on vit mieux dans une région au patrimoine exceptionnel lorsqu’il est entretenu, que des expositions et des festivals agrémentent nos étés, de Cannes jusqu’à Actoral. D’autant que 14% du tourisme en PACA est intérieur (mesuré en nuitées vendues dans les hôtels). Mais qu’en est-il, exactement, du bénéfice que nous en tirons ?

Le tourisme fait gagner de l’argent au territoire, autrement dit aux acteurs économiques, il crée de l’emploi, et rapporte aux villes de modestes taxes de séjour, encadrées par l’État, mais particulières à Marseille : c’est-à-dire presque au plafond dans les hébergements économiques, et s’approchant du plancher pour les hôtels de luxe. Lors de la conférence de presse organisée par la Ville de Marseille, seuls 5 directeurs des hôtels 4 ou 5 étoiles étaient présents, et ont demandé à Dominique Vlasto, adjointe au tourisme de la Ville, de ne surtout pas augmenter la taxe de séjour, de peur de décourager la clientèle. Elle les a rassurés. On leur a demandé s’ils pouvaient, forts de leur succès et d’une manière quelconque, aider le monde culturel puisqu’ils le disent essentiel à la vitalité de leur secteur, et qu’il va mal : ils ont aussi haussé les épaules et c’est Anne-Marie d’Estienne d’Orves, adjointe à la culture de la Ville, qui a rappelé que les musées aussi, et les festivals, avait profité d’une affluence record, et que les budgets de la culture souffraient en fait essentiellement des baisses de dotation de l’État.

La Culture est à nous

Reste que la culture, envisagée comme un facteur dynamisant de l’économie, peine à voir augmenter ses financements, et à changer de place. À la capitale culturelle 2013 succèdera, sans aucun questionnement du sens, la coupe d’Europe de foot, la capitale du sport, les JO. Or la culture n’est pas un simple vecteur d’attractivité : elle est ce qui nous constitue, et ne peut être pensée pour attirer le chaland. Ou alors elle devient une caricature d’identité, comme ce vendeur de savon habillé en santon sur sa barcasse du Vieux Port. Ou comme le Panier tout entier, devenu en quelques années le miroir paradoxal de Plus Belle la Vie.

Ces atteintes à notre culture, c’est-à-dire à ce que nous sommes, raidissent les identités, envoient les pauvres aux marges de la ville, incitent les riches à se replier dans leurs résidences. Car pas loin de l’ombrière du Vieux Port les éclairages publics jettent toujours des feux sporadiques sur des rats goguenards. Entre caricature, délaissement et dépossession, notre art de vivre se délite… Va-t-il être chassé des plages, des calanques ? Et les budgets de la culture, au lieu de servir à la création et aux citoyens, affectés aux seuls festivals et musées qui font marcher le commerce ? Le risque existe, tant que le mot culture ne sera pas l’objet d’une réflexion politique…

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2015

Photo : -c- A.F.