Vu par Zibeline

Le théâtre, pour s'évader de la prison la plus sécurisée de France

Théâtre sous écrou, ou la perfectibilité en pratique

Le théâtre, pour s'évader de la prison la plus sécurisée de France - Zibeline

A la fin d’une année où la confiance en la nature humaine a été mise à rude épreuve, la plus dure des prisons a délivré un message d’espoir.

La Maison Centrale d’Arles est un établissement pénitentiaire particulier. Une des neuf prisons françaises qui hébergent les condamnés aux peines les plus longues. 135 détenus y vivent chaque jour l’enfermement, 230 personnes y travaillent, et si la préoccupation essentielle est la sécurité, la surveillance, il s’agit également d’y préparer une lointaine sortie, et d’éviter la récidive. C’est à dire, profondément, de faire évoluer les détenus, pour la plupart coupables d’homicides ou d’assassinats : 57% y purgent des peines de plus de 20 ans, dont 13% à perpétuité, et les condamnés à des peines plus courtes sont en Maison Centrale pour juguler la violence manifestée en centre de détention, ou lors de tentatives d’évasions. Il est donc question, puisqu’ils sont enfermés sans perspective tangible de sortie, même provisoire, que leur séjour entre ces très hauts murs soit vivable, et que leur violence y soit apprivoisée.

A la Maison Centrale d’Arles, le théâtre a déjà accompli ce petit miracle. A la fois modeste et immense, parce qu’il dit, mieux que tout, ce que le rapport à la culture et à l’art peut changer. Deux représentations ont eu lieu, les 29 et 30 décembre, d’une pièce écrite par un condamné, Jean Ruimi, et jouée par lui et six de ses codétenus. Il a commencé à l’écrire aux Baumettes, où il purgeait ses premières années de peine avant d’être transféré en Centrale. Là, en arrivant, il l’a fait lire à la directrice, Christine Charbonnier, et lui a demandé s’il pouvait la monter avec des codétenus, sans présence extérieure. Elle l’a lue, et a accepté de les laisser travailler sans surveillance, seuls.

Après plusieurs mois en autonomie, en panne d’un savoir faire qu’ils ne soupçonnaient pas, ils ont demandé si des professionnels pouvaient les aider. Et Jean-Michel Gremillet, ancien directeur de la Scène Nationale de Cavaillon qui mène de nombreux projets culturels dans les prisons, a demandé à Joël Pommerat de venir. Ce que l’un de nos plus grands metteurs en scène a accepté, accompagné de Caroline Guiela Nguyen. Il est venu les faire travailler plusieurs fois par mois, et elle plus souvent encore ; eux se sont réunis trois après-midis par semaine, pendant 15 mois, puis tous les jours les derniers temps. Les théâtres d’Arles, de Cavaillon, de Valence, ont pourvu aux lumières, au son, et conçu un décor, modeste. Et le 29 décembre, les lourdes et nombreuses grilles de la prison se sont ouvertes, successivement, longuement, pour que quelques familles, quelques journalistes, quelques professionnels de théâtre, entrent dans cet univers hallucinant qu’est une prison hyper sécurisée, et s’assoient aux côtés de détenus dont certains visages nous sont familiers, pour regarder d’autres détenus nous parler, à travers une fiction à peine décollée de leur réel, de ce qu’ils vivent en prison.

Sortir dedans

Car Désordres d’un futur passé met en scène des prisonniers lourdement condamnés, et qui ne cessent de s’évader. Pas en hélicoptère ou en prenant des otages, non, en laissant leur esprit s’envoler au cours d’un rêve éveillé , en imaginant qu’ils gagnent au loto et peuvent enfin manger d’énormes steaks ou être généreux avec leurs proches, en construisant une machine à voyager dans le temps pour se projeter vers la fin de leur peine… Parlant sans cesse, à toute vitesse, les comédiens s’affrontent, se coupent la parole, exigent de l’autre un respect qu’ils ont du mal à s’accorder, une écoute dont ils sont à peine capables. Mais ils communiquent, jouent, bougent, rient, sont totalement investis, eux qui, aux dires de Jean Ruimi, avaient auparavant du mal à prononcer ne serait ce qu’un mot en public. Les dialogues et leurs relations sonnent juste, d’une vérité qui n’est pas celle du théâtre, mais celle de non-dits douloureux. Car ce dehors qu’ils imaginent et désirent est menaçant : projetés par erreur dans un camp de concentration nazi, ils échouent à sortir de l’enfer carcéral et la fin de la pièce, où le personnage principal dit adieu à ses camarades parce qu’il est finalement libérable, raconte aussi combien il est difficile de revenir au réel, sans avoir gagné au loto, et en laissant les autres derrière, dedans.

Dehors, dedans. D’un mur à l’autre, comme des humains en cage, ces comédiens de deux jours arpentent le court plateau d’un atelier de confection transformé pour l’occasion en étroite scène de spectacle. Après le spectacle ils disent que le théâtre leur a permis de « tout laisser dehors », les coups durs de la vie carcérale, les mauvaises nouvelles, pour se ménager un espace à eux. Ils parlent aussi de cet autre lieu à eux, l’Unité de Vie Familiale où ils ont le droit parfois, durant 48 heures, de retrouver leur famille, sans surveillance. L’un parle de ce fils qu’il ne connait que grâce à cette UVF parce qu’il avait 6 ans lorsqu’il a été arrêté : il vient de passer son bac, et son père en est fier, parce que « l’éducation, l’instruction, est la chose la plus précieuse à donner ». Lisaient-ils, faisaient-ils du théâtre, avaient-ils une pratique artistique avant la prison ? Aucun, ni l’auteur ni les autres, mais chacun y trouve une liberté qu’il veut continuer à goûter, parce qu’elle a canalisé ses émotions, fabriqué du lien entre eux, ouvert une porte vers le monde.

Généraliser l’expérience

« Jamais je n’avais eu autant le trac que quand j’ai vu que les gradins étaient pleins », avouent plusieurs d’entre eux. Ni à leur procès, ni durant leur vie criminelle, ces hommes n’ont éprouvé d’émotion aussi forte que lors de ces représentations. Des membres de l’administration pénitentiaire et du cabinet de Christiane Taubira étaient là, pour partager cette expérience. Est-elle reproductible ? La culture et l’art ne sont pas absents des prisons, de nombreux ateliers, d’écriture, multimédia, photographiques, existent…. mais il s’agit là d’une initiative personnelle, porté par un désir singulier, qui parle de l’enfermement et de l’évasion. Peut-on imaginer de généraliser un dispositif aussi exceptionnel ?

Jean Ruimi et ses compagnons sont persuadés qu’il faut le faire, et disent qu’ils sont capables d’aller plus loin, de jouer autre chose, de travailler à mettre en place des théâtres dans toutes les maisons centrales, et dans tous les centres de détention qui hébergent de plus courtes peines. Au vu de l’efficacité humaine tangible de l’expérience, on ne peut que le souhaiter à nos établissements pénitentiaires qui s’en trouveraient pacifiés, et à notre société qui aurait moins à craindre de la violence des 77000 personnes qui vivent actuellement sous écrou, et sont destinées à recouvrer leur liberté un jour.

Quant au théâtre, qu’y gagne-t-il ? La démonstration éclatante de son utilité sociale et humaine, de ses vertus réformatrices, mais pas seulement. Formellement l’enfermement, les murs, la lumière et ses noirs coupants, la parole qui libère vraiment l’émotion et permet d’imaginer une histoire, l’espace du jeu qui figure un ailleurs qu’on ne peut atteindre ou connaître, tout cela est son enjeu même. Il est commun à tous, et il est urgent de recommencer à partager cette essence dramatique, en libérant les pratiques. En prison, partout où les hommes et les femmes travaillent, rient et souffrent. Pour retrouver ce que le jeu met en jeu, que Joël Pommerat cherche si finement dans son théâtre professionnel, et que ces amateurs si particuliers ont su, malgré leur fébrilité souvent maladroite, faire surgir avec force dans l’atelier de confection d’une des prisons les plus sécurisées de France.

AGNES FRESCHEL
Décembre 2015