La 69e édition du Festival d’Avignon s'annonce forte et aventureuse

Soyons l’Autre

• 4 juillet 2015⇒25 juillet 2015 •
La 69e édition du Festival d’Avignon s'annonce forte et aventureuse - Zibeline

47 spectacles parcourent la 69e édition du Festival d’Avignon. Une aventure unique à la rencontre de l’Autre (et de soi)

«Je suis l’Autre, c’est ça que devrait être la culture !». Olivier Py pourrait également résumer ainsi le Festival d’Avignon, lui qui rallie spontanément dans son édito le mouvement de solidarité de l’après-Charlie à celle de l’aventure du In, en réunissant durant «trois semaines de grand et beau bruit» le public et les 700 personnes travaillant l’été au Festival. «Le plus beau public de France», renchérissait Emmanuel Ethis, président de l’Université d’Avignon et sociologue de la culture, lors de la conférence du 19 mai donnée sur les bancs d’un amphi bondé -et d’une moyenne d’âge à l’évidence supérieure à l’habitude-, insistant sur sa singularité et sa responsabilité de transmettre et pérenniser le Festival de Vilar.

«Le théâtre, c’est le risque du vide»

Des aventures fortes, dès l’ouverture de cette 69e édition, le public est invité à en vivre. Olivier Py crée, adapte et traduit Le Roi Lear à la Cour d’honneur, «une des plus grandes pièces de l’humanité», rappelant que la grandeur du lieu crée une rapidité et une énergie qu’il faut utiliser : «Avec la Cour on doit lutter avec l’impossible. L’idée, c’est qu’elle soit une machine à détruire le théâtre bourgeois. Tout est beaucoup plus grand, il faut donc un poème plus grand que nous». Ce poème de Shakespeare, qui lui a demandé sept mois de travail, est celui qui raconte le mieux, selon lui, le XXe siècle et la fonction du langage : «C’est une pièce sur le trou ! La question est comment et pourquoi on tombe dans le trou… Le théâtre, c’est le risque du vide». Philippe Girard interprètera le rôle-titre («Shakespeare l’a écrit pour lui»), Jean-Damien Barbin le fou et Amira Casar l’une des trois sœurs… Le directeur du In reprendra également Hacia la alegria, créée à Madrid dans le cadre du projet Villes en Scène, avec Pedro Casablanc dans une scénographie signée à nouveau par Pierre-André Weitz.

Le 4, s’ouvrira aussi La République de Platon d’Alain Badiou, un feuilleton philosophique quotidien (à 12h en entrée libre dans les Jardins Ceccano) mis en jeu par Valérie Dréville, Didier Galas, Grégoire Ingold avec l’ERAC et des «citoyens rencontrés» (Avignonnais, artistes, politiques) qui s’empareront de ces dialogues autour de la «cité idéale». Puis le polonais Krystian Lupa, mettra à l’œuvre une troupe survoltée à la FabricA dans Des arbres à abattre de Thomas Bernhard ; la «chorégraphe des phénomènes» Emmanuelle Vo-Dinh donnera Tombouctou Déjà-vu et Jonathan Châtel créera Andreas d’après Strindberg. Trois spectacles Jeune Public se relaieront dans la Chapelle des Pénitents Blancs dédiée. Riquet de Laurent Brethome ouvrira le ban ; suivront les projets de Benjamin Verdonck qui chorégraphie avec génie des morceaux de carton, et du duo Stereoptik qui crée en dessin et en musique Dark Circus d’après Pef.

Retours et nouveautés

Il y aura des retours (qu’on espère) gagnants, «il est important que ces artistes n’oublient pas Avignon et qu’Avignon ne les oublie pas !», dont celui d’Angelin Preljocaj qui crée à la Cour avec 14 danseurs le très attendu et bien nommé Retour à Berratham de Laurent Mauvignier, dans une scénographie d’Adel Abdessemed ; Valère Novarina prépare pour le Cloître des Carmes Le Vivier des noms ; et Thomas Ostermeier reprend Richard III, dans une reconstitution du Globe adaptée pour l’Opéra Théâtre. Shakespeare décidément sera le liant de cette édition, puisque Tiago Rodrigues présentera Antoine et Cléopatre, dans une version intime et des rôles inversés. Et en portugais surtitré.

Côté «découvertes», 40 artistes ne sont jamais venus au Festival. Retenons Philippe Berling qui met en scène le monologue Meursaults d’après la contre-enquête de Kamel Daoud, Benjamin Porée dans une cinématographique Trilogie du revoir, le Russe Kirill Serebrennikov joue Les Idiots d’après Lars von Trier, Samuel Achache une Fugue musico-théâtrale. Après le succès de l’Othello itinérant de Nathalie Garraud l’an passé (qui revient avec Soudain la Nuit au Lycée Mistral), le nomadisme sera très ubuesque avec Olivier-Martin Salvan qui adapte Jarry hors-les-murs, dans les lieux non théâtraux. «Les trompettes d’Avignon transportées sur un ghetto blaster, toute une symbolique», s’amuse Olivier Py, inventeur de la formule de la «décentralisation des 3 km».

Et puis notons encore, dans la suite du soutien notable apporté aux artistes de la région, l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, mais aussi les Estoniens du Teater N099 dans N051 qui pourront créer la surprise en (re)fabriquant leurs photos de vacances, les duos toujours passionnants formés aux Sujets à Vifs, des propositions musicales au musée Calvet avec le groupe Feu ! Chatterton et Eric Reinhardt ou avec la chanteuse tunisienne Dorsaf Hamdani. Puis nombre de pièces dansées remarquables avec Hofesh Shechter, Gaëlle Bourges (voir www.journalzibeline.fr OU https://www.journalzibeline.fr//programme/une-69e-edition-a-in-et-a-nue/), Fabrice Lambert, Eszter Salamon, Fatou Cissé ; et les guests d’un seul soir (chacune) : Isabelle Huppert et Fanny Ardant.

Ni catalogue ni supermarché

Découverte et émergence font partie de la mission du In, mais également une ouverture à l’international et en particulier cette année aux pays du Sud avec, entre autres, les Egyptiens de Last Supper (voir  https://www.journalzibeline.fr//critique/dernieres-scenes/) ou le dramaturge grec Dimitris Dimitriadis, dans Homériade avec l’ORAP et Robin Renucci. «Je me battrai pour que le Festival ne soit pas considéré comme un gros catalogue» martèle Olivier Py qui défend bec et ongles l’idée de rencontres et de débats indissociable du Festival, et non celle «d’un supermarché de la lecture et d’une liste de spectacles». Ainsi aux Ateliers de la Pensée (qui avaient accueilli plus de 20 000 personnes en 2014 sur le Site Pasteur), aura lieu un festival de rendez-vous tournés vers la pensée politique. Autre lieu en entrée libre à découvrir et apprécier, La Nef des images à l’église des Célestins retracera la mémoire du festival avec ses archives compilées par l’INA diffusées quotidiennement, et une brillante exposition de Guillaume Bresson, qui signe l’affiche et sera visible dans l’exposition-évènement Patrice Chéreau, un musée imaginaire, à la Collection Lambert agrandie.

Confronté cette année, comme toutes les structures avignonnaises, à une réduction budgétaire municipale, et «handicapé» par le remboursement de 10 000 billets suite aux mouvements sociaux des intermittents et aux intempéries 2014, le Festival a réduit la voilure de deux jours. Mais reste sans aucun doute une folle aventure qui nous rend Autre…

DELPHINE MICHELANGELI
Juin 2015

Festival d’Avignon
du 4 au 25 juillet

Photo : Richard III © Paolo Pellegrin

Festival d’Avignon
Cloître St-Louis
20 rue du Portail Boquier
84000 Avignon
04 90 27 66 50
http://www.festival-avignon.com/