Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub

"Ce pays que tu ne connais pas", ouvrage de François Ruffin adressé à Emmanuel Macron

Voyage en terre inconnue

Vérifier les jours off sur la période

Ce pays que tu ne connais pas est plus qu’un pamphlet : il est écrit avec les talents cumulés de journaliste, de documentariste, d’homme politique et d’écrivain de François Ruffin.

Si le titre emploie le tutoiement, le texte s’adresse à Emmanuel Macron par le vouvoiement protocolaire, établissant une distance infrangible, tant par les parcours des deux hommes au cœur d’un double portrait, que par leur appréhension du monde : l’un « au contact », l’autre dans l’échange, l’écoute.

En liminaire, l’auteur cite Paul Ricœur : « Le danger aujourd’hui, est que la direction des affaires soit accaparée par des oligarchies de compétences, associées aux puissances d’argent. ». Il s’agit bien de cela, dans une démonstration sans appel.

Une entreprise de séduction

Sans faille apparente, souriant sous le vernis des mots, dans une élégance de salon qui s’affiche, le Président devient « un Dorian Gray » dont le portrait est maculé des misères du peuple, pauvreté, abandon, rejets, accidents du travail par manque d’éléments de sécurité (nuisibles à une production forcenée), sans compter les victimes parmi les gilets jaunes qui ont perdu œil, mains, vie…

On se croirait dans un portrait des Caractères de La Bruyère avec ce personnage qui confie au Wall Street Journal, à propos de son emploi dans la banque d’affaires, « on est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire ». Cette façade de charme, cette étoffe de mensonge, ce « vent masqué par des “ allures ” et des postures » voit sa réalisation lors d’accumulations édifiantes que clôt une formule lapidaire : « vous avez “ séduit ” : Xavier Niel (Le Monde, Télérama, Courrier International, La Vie, Le Monde diplomatique, Le Huffington Post, L’Obs), Bernard Arnaud (Le Parisien, Les Échos, L’Opinion), Patrick Drahi (BFM, RMC, L’Express, Libération), Vincent Bolloré (Canal+, C8, CNews, Direct Matin, Direct Soir, l’institut de sondage CSA), Martin Bouygues (TF1-LCI), Arnaud Lagardère (Europe 1, Paris Match, Elle, Le Journal du dimanche). J’allais écrire : vous disposez entre vos mains d’une quinte royale. Mais c’est l’inverse, évidemment : ce sont eux qui, avec vous, disposent d’une carte de plus entre leurs mains. Vous êtes leur jockey, mais ils possèdent les écuries. »

Écrire de quelque part

La technique du portrait double, ossature de l’ouvrage, oppose Macron et Ruffin, mais se refuse au manichéisme ; le doute instille ses zones d’ombre ; la mise en regard permet d’éviter le simplisme du pamphlet et ancre le propos dans la relativité humaine. Ainsi Ruffin sait tirer parti de sa culture littéraire, profonde et sans forfanterie, et rappeler les conseils de Colette « il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne »… alors que l’unique livre du président est empli de platitudes : « c’est Monsieur Homais qui a volé la plume de Flaubert ».

Face au personnage présidentiel « lumineux » est brossé le portrait de l’auteur, accompagné de ses doutes, de ses fêlures. « Mon écriture était stérile, c’est le réel qui l’a fécondée. » Ruffin propose ailleurs une définition de l’art, « venir s’installer au milieu des hommes (…) tirer une figure du néant (…) et que tous s’y reconnaissent, que tous éprouvent sa beauté et en ressentent une fierté… On ne lutte pas que pour les salaires, pour le pouvoir d’achat, mais aussi pour la beautéun droit. »

Tragique démesure

Et la mise en garde se poursuit : alors que la formule « au contact » semble être la clé de l’écoute pour le Président, François Ruffin revient sur le terme, symbole de superficialité, « quoi de plus bref ? Quoi de moins profond ? », et redéfinit un idéal de communication réelle, à la fois empathique et consciente : « Non pas “ aller au contact ”, mais être comme englouti, avalé, fusion et effusions. » À la « vision du monde, desséchée, mécanisée de l’humain, du pays (…) je proclamerais presque : l’âme d’abord ! » Être coupé des réalités du peuple, aperçu « à travers le brouillard de vos fantasmes », conduit à la démesure, et malheur à celui qui a perdu le sens de la juste mesure ! Un long réquisitoire contre lui scande le texte : scandales financiers, concessions criminelles aux banques, aux laboratoires, aux entreprises qui délocalisent, licencient, et empochent les aides sans vergogne… une oligarchie qui se protège, et accentue la misère des exploités, dans une ère terrifiante du mépris.

Accumulations, anaphores, phrases amples, interrogations oratoires, variété de ton, de rythme… le texte coule avec vivacité, s’orchestre en un mouvement qui s’accélère jusqu’à l’acmé final. Le style enlevé, rapide, incisif  laisse entendre la voix de l’auteur et donne chair à celle des autres, dont les prénoms extraits de l’anonymat sonnent comme une litanie chaleureuse et donnent un visage à la foule. Un livre bouleversant, tant par sa démonstration claire, sa documentation précise et accablante, que par sa profonde humanité.

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2019

Ce pays que tu ne connais pas
François Ruffin
éditions Les Arènes, 15€