Entretien avec Agnès Loudes, l'une des deux têtes du Théâtre Vitez

Vitez au Cube

• 13 février 2019, 26 février 2019⇒2 mars 2019 •
Entretien avec Agnès Loudes, l'une des deux têtes du Théâtre Vitez - Zibeline

L’Université d’Aix Marseille se dote d’un complexe de salles de spectacles sur son site d’Aix-en-Provence et y installe le Théâtre Vitez, juste à la frontière de la fac de lettres. Rencontre avec Agnès Loudes, qui dirige l’association avec Louis Dieuzayde.

Zibeline : Quel est le statut du Théâtre Vitez et comment est-il né ?

Agnès Loudes : Il est né en 1992 et c’est une association, en lien depuis le début avec l’université. C’est important parce que dès le départ c’est un projet de personnes, pas celui d’une institution. À l’époque Jack Lang avait les deux ministères, l’Éducation et la Culture, et ce genre d’aventure pouvait éclore. Et dès 1994 la Ville d’Aix, le Département et la Région sont entrés au financement aux côtés du Ministère.

Pourquoi un tel succès ?

Modeste quand même, les financements n’étaient pas lourds, ça a marché avec des bénévoles, des contrats aidés… Mais  même si l’époque donnait plus facilement sa chance aux nouveaux projets, le Théâtre Vitez a tenu grâce à la singularité de Danielle Bré, qui était à la fois une artiste et une universitaire, c’est-à-dire une comédienne et metteure en scène, et aussi une pédagogue et une chercheuse.  Ce projet singulier s’inscrivait dans un mouvement plus général, le théâtre était entré dans les facs dans les années 70, avec la création de théâtres universitaires. Mais il n’avait pas forcément cette préoccupation têtue d’un rayonnement réciproque entre l’art et la recherche. Avec Danielle Bré, et Pierre Volx qui a cofondé l’association, le lien était naturel. Et il n’était pas question d’enseigner le théâtre sans la pratique.

Est-ce une chose acquise, aujourd’hui ?

Dans la nuance pas tout à fait ! mais ça va mieux. En 1992 l’enseignement théâtral était rattaché au département de Lettres. Aujourd’hui il est rattaché à celui des Arts, cela change tout au niveau de l’appréhension de la pratique. Mais il y a toujours dans l’enseignement des Lettres, et parmi les chercheurs, un champ théorique détaché de la pratique qui considère le théâtre comme de la littérature, et étudie les textes hors des scènes. À côté de cela Danielle Bré a mis en place une formation  professionnalisante, un DEUST.

Il existe des formations d’acteurs, dans les Conservatoires, les Écoles Supérieures…

Oui mais Danielle Bré était persuadée qu’il fallait faire du théâtre dans les facs. Le Théâtre Vitez est attaché à ça : la formation y est liée à la recherche, c’est un lieu d’application, une forme de labo, comme en sciences, où on étudie, on fabrique, on recherche. Avec nos têtes ET nos corps.

Et c’est bien vu, de faire ça dans une fac ?

Oh, les praticiens du corps continuent à être vus comme des hurluberlus par certains chercheurs du texte… mais ce n’est pas grave ! Quand le ministère de la Culture a confié à Danielle Bré un amphithéâtre de la Fac en 1993, « pour voir » lui ont-ils dit, c’était aussi parce que la Culture ne voulait pas financer directement l’Université. Les champs restent voisins, un peu méfiants, et c’est constructif. Il y a d’autres lieux comme ça, hybrides, la Vignette à Montpellier par exemple, mais ils sont historiquement dirigés soit par un universitaire, soit par un professionnel de la culture. Nous, après Danielle Bré -qui reste conseillère artistique à la programmation- on a imaginé une direction à deux têtes : Louis Dieuzayde est un enseignant chercheur, je suis la cultureuse…

Et aujourd’hui directrice d’un lieu de spectacle digne d’une scène conventionnée…

Oh non, doucement, je ne dirige pas la Cube ! On y est logés, hébergés, et nous occupons la salle au 4/5e

C’est-à-dire ?

Que l’Université se réserve le droit de programmer dans ces murs, qui sont les siens. Cela fait 25 ans, bien avant la fusion des Universités, que l’idée de construire un théâtre dans la Fac revient régulièrement dans les contrats État/Région. L’Opération Campus a enfin permis sa réalisation. Le personnel technique et le matériel sont à l’association, la Fac a besoin de nous pour programmer, mis le Cube lui appartient.

Il y a donc une salle de 200 places…

Et une salle de répétition, une salle de musique de 200 places très bien insonorisée et vraiment jolie… Mais nous ne sommes pas les seuls habitants du Cube, on y trouve des services dédiés au personnel, la médecine préventive… nous partageons l’espace, dans l’idée d’un lieu intermédiaire entre la fac et la ville.

La programmation garde-t-elle les mêmes axes ?

Oui, même si on va pouvoir développer, en particulier grâce à des résidences. Nos axes sont clairs : les compagnies de la région et les gens sortis des écoles supérieures, les productions repérées par le réseau Traverses dont nous faisons partie activement même si nous sommes, économiquement, le plus petit producteur… et le théâtre de texte.

Pourquoi ?

C’est historique, cela correspond à la recherche qui est souvent liée aux textes, mais on peut aussi programmer du cirque qui parle, comme à la soirée d’ouverture ! En dehors de cette programmation professionnelle nous produisons 3 spectacles d’étudiants par an, avec des metteurs en scène professionnels recrutés par la Fac. Et à côté de cela il y a une vraie programmation, avec comité de sélection, des pratiques amateures. Celles des étudiants, mais aussi des adultes et des lycéens.

Et les étudiants viennent au théâtre ?

Oui, mais pas seulement. Avant les travaux nous avions 8000 entrées par an, dont 6000 étudiants. Et là, les prochaines représentations au Cube affichent complet…

Quels sont aujourd’hui vos financements et comment ont-ils évolué ?

Ils restent très modestes pour une salle de théâtre… et ont plutôt tendance à baisser à la marge. La DRAC nous apporte 65 000 euros et l’Université 43 000 en numéraire, plus 150 000 estimés pour nous héberger.

Avec délégation de personnel ?

Non, c’est l’association qui paye tout le personnel. La région nous donne 40 000 euros, mais a supprimé sans compensation 12 000 euros qu’elle nous donnait sur la ligne de la vie étudiante. Pour le Conseil départemental, c’est pareil, on a perdu 18 000 euros sur les actions éducatives, il nous reste 48 000 euros sur les 60 000 d’il y a quelques années. La Ville d’Aix quant à elle nous donne en tout 50 000 euros, plus 20 000 euros attribués directement aux artistes sur des aides aux projets.

Vous ne vivez que de cela ?

On a un peu d’argent de l’ONDA, et de la billetterie, pas beaucoup car les places sont très peu chères. Le budget total de l’association est de 350 000 euros, sans augmentation prévue avec ce nouveau lieu.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Février 2019

Au programme de la semaine :

Le pas de Bême
Adrien Béal s’inspire de l’œuvre de Michel Vinaver, L’Objecteur (écrit en 1951), qui évoque le refus d’obéir d’un jeune militaire, Julien Bême, qui, un jour d’exercice, s’assoit et pose son fusil au sol. Ici il s’agit d’un adolescent qui, bien que bon élève, rend des feuilles blanches à chaque devoir sur table. L’auteur met en scène cette désobéissance et en interroge les conséquences, ainsi que notre perception des « modèles », avec la Cie Théâtre Déplié.

13 février
Théâtre Vitez, Aix-en-Provence

La dispute
Les étudiants du secteur théâtre d’AMU s’emparent de deux courtes pièces en un acte, La dispute de Marivaux et Nœuds de Ronald David Laing, le pionnier du mouvement de l’antipsychiatrie au Royaume-Uni, dans une mise en scène de Grégoire Ingold. Une exploration des géométries du désir qu’aiguisent les regards des deux dramaturges.

26 février au 2 mars
Théâtre Vitez, Aix-en-Provence

Photo : c Opération Campus