Tours et détours dans les arts visuels en Région Sud sous pression de crise sanitaire

Virus, sauvegarde, résilience

Tours et détours dans les arts visuels en Région Sud sous pression de crise sanitaire - Zibeline

Ce lugubre Covid19 aura peut-être eu une vertu : celle d’avoir révélé au grand jour l’importance sociétale de la culture, en tant qu’« industrie» non négligeable du secteur économique et aussi comme porteuse des valeurs humaines. Pétitions, interpellations, lettres aux élu.e.s et aux élites de la nation, appels à réouverture, référé-liberté retoqué, les mondes de la culture surnagent entre injonctions, indignation, insatisfaction et perfusion. Pourtant artistes comme responsables de structures ne manquent pas d’imagination. C’est en effet une mobilisation quasi générale des institutions publiques, des établissements culturels, des galeries, des associations et des artistes pour s’adapter, se réinventer, en mode survie. Dans un contexte déclinant mais où la culture constitue toujours une part importante de l’économie régionale, une lettre du réseau PAC (Provence Art Contemporain) adressée le 20 avril 2020 à plusieurs responsables culturels ministériels et régionaux, précise que : « Pour les arts visuels, c’est donc aujourd’hui l’activité de près de 25 000 personnes dans le Sud, dont 10 500 dans les Bouches-du-Rhône, qu’il s’agit de sauvegarder. ».1

Des chiffres et des questions

Jean-Christophe Arcos, responsable de la coordination du PAC, rappelle qu’il faut se pencher sur des situations parfois très spécifiques. « Un artiste intervenant en milieu scolaire est rémunéré une fois le projet mené à son terme. Que se passe-t-il si ce projet est suspendu ou annulé suite au Covid ? ». Et les questions continuent de se multiplier. Qu’en est-il pour les plus précaires bénéficiant du RSA ? Pour les artistes non professionnels ou non représentés par une galerie ? Les différents dispositifs d’aide aux artistes et aux structures publiques et privées seraient-ils poussés à s’adapter quoi qu’il en coûte ? Quel sera l’impact sur les budgets des collectivités territoriales ? Les ministères de la Culture, de l’Économie et des Finances se sont mobilisés en lançant le Plan Relance à hauteur de 2 milliards pour la culture en général, et 2 millions en 2021 et 2022 dédiés au projet « Quartiers culturels créatifs », qui « visera à favoriser la relance de l’activité des acteurs économiques culturels de proximité et à valoriser l’offre culturelle des territoires, particulièrement dans des centres urbains dévitalisés où leur présence physique est désormais fortement menacée ». Pour les arts visuels, il existe des mesures spécifiques via les institutions nationales, principalement le Cnap (Centre National des Arts Plastiques) et les Drac (Directions Régionales des Affaires Culturelles), relayés par les régions. Ce sont les interlocuteurs privilégiés pour les structures et les artistes soumis à précarité. Les mesures se déclinent en fonds d’urgence, de solidarité, secours exceptionnel pour les artistes et auteurs (commissaires, critiques…), fonds d’acquisition exceptionnelle 2020 dans le cadre du Plan de solidarité régionale à destination des galeries françaises pour les artistes de la scène française suite aux annulations d’expositions ou de participation à des foires durant le confinement. Des mesures qui viennent en renfort des subventions et aides habituelles. Hélène Audiffren, conseillère pour les arts plastiques de la Drac PACA, rassure : on maintient des subventions actuelles dans l’attente de mesures nouvelles. L’enveloppe budgétaire sera quasi doublée en 2021 (de 110.000 à 200.000 €), « particulièrement pour les aides d’urgence aux petits lieux non labellisés, non accompagnés habituellement, plus fragiles. Une vingtaine de structures plutôt consacrées aux artistes émergents, alors que les galeries commerciales bénéficient des dispositifs de droit commun comme le chômage partiel, ce qui n’est pas possible pour les lieux subventionnés (…) On voit aussi en PACA que jusqu’à maintenant, il y a peu d’achats d’œuvres d’artistes vivants par les collectivités. Des crédits nouveaux devraient être débloqués pour pouvoir payer des droits de présentation2 aux artistes plasticiens ». De bonnes nouvelles et des interrogations aussi : « On ne sait pas si pour la reprise en 2021 du dispositif « Rouvrir le monde », plutôt bien plébiscité, le financement suivra à la même hauteur ».

« Tester, Rouvrir, Relancer »

Fort de son expérience, notamment dans la mise en œuvre du SODAVI (Schéma d’Orientation des Arts Visuels) pour toute la filière professionnelle art contemporain sur le territoire régional, Jean-Christophe Arcos pour sa part insiste sur la nécessité d’une stratégie globale pour la culture. « Tester, Rouvrir, Relancer », tout un programme dans une adresse aux responsables et élu(e)s signalant les bonnes pratiques, mais s’offusquant, par ailleurs, de « la baisse des subventions aux acteurs culturels par le Département des Bouches-du-Rhône en pleine pandémie », et réajustées in-extrémis, jugées cependant encore insuffisantes. Le Département vient d’acter un projet d’expérimentation sur la réouverture des musées et lieux culturels avec l’appui scientifique de l’Institut Méditerranée Infection (Marseille). Une bouffée d’espoir pour renouer les liens avec les artistes, les œuvres, le public. La Région Sud n’est pas en reste avec différents dispositifs : le fonds de solidarité entreprises, un appel à projets culturels et artistiques 2020 dans le cadre du plan d’urgence « Terre de Culture de la Région Sud », une dotation supplémentaire de 150.000 € via le Frac (Fonds Régional d’Art Contemporain) pour un fonds d’acquisition exceptionnel. Sur 328 demandes, un premier volet a permis l’acquisition de 32 propositions d’artistes résidant et travaillant en Région PACA , dont seuls deux étaient déjà représentés dans la collection. En décembre dernier, le premier Conseil des Territoires pour la Culture (CTC) a maintenu le budget de la culture pour 2021 et a pris plusieurs dispositions pour renforcer le soutien au secteur culturel. Sur la Métropole Nice Côte d’Azur, le Plan « Nice 100 % Culture à l’école » pour la rentrée 21-22 lance un appel à projets (clôture le 15 mars) auprès des artistes et professionnels de la culture. À travers le réseau Botox(s) (Réseau d’art contemporain Alpes et Riviera), une expo-vente à petits prix en ligne par Matériaux Mixtes fin 2020 a été bien suivie. L’association Mon Artiste et Moi propose un mécénat original : un parrain s’engage pour an auprès d’un artiste afin de le dégager de ses contraintes incompressibles (loyer, dépenses énergétique, assurance…) et de lui permettre « de se consacrer sereinement à sa création ». À Marseille comme à Nice un dispositif concernant les loyers et les charges a été mis en place pour les ateliers d’artistes. Et le projet « Buropolis », porté par l’association Yes We Camp, propose la mise à disposition temporaire d’un immeuble marseillais. La situation régionale reste cependant préoccupante. Une compréhension fine de la situation reste à documenter, en particulier pour les plus précaires (artistes-intervenants, médiateurs, commissaires d’expo indépendants…). Il faudra attendre le retour de deux enquêtes, l’une à travers le réseau PAC, l’autre à visée plus large menée dans un partenariat Drac/PAC/Université Avignon, afin d’appréhender précisément les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire. Quant aux prochaines élections départementales et régionales, elles pourraient nous éclairer davantage sur les intentions des collectivités locales et leurs priorités en matière de culture…

CLAUDE LORIN
Février 2021

1 À consulter sur le lien : marseille-expos-courrier-d-urgence.pdf

2 À comparer avec les droits d’auteurs : ils devraient être versés lors de présentation d’œuvres dans des lieux d’exposition, ce qui n’est généralement pas appliqué

Photo : Roxane Daumas, Base Martha #6, 2020 © R. Daumas. Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, achat dans le cadre du Fonds d’acquisition exceptionnel