Virginia Woolf dans les rayonnages d’une bibliothèque : entretien avec Edith Amsellem

Virginia Woolf, la liberté d’être soi

• 28 janvier 2020⇒29 janvier 2020, 4 février 2020⇒8 février 2020, 13 février 2020⇒14 février 2020, 5 mars 2020, 30 mars 2020 •
Virginia Woolf dans les rayonnages d’une bibliothèque : entretien avec Edith Amsellem - Zibeline

Depuis ses débuts, la compagnie ERd’O aime à défricher des lieux non dédiés à la représentation théâtrale. Sa nouvelle création convoque Virginia Woolf dans les rayonnages d’une bibliothèque.

Se nourrissant du contexte, la metteuse en scène Edith Amsellem s’attache depuis 2011 à faire parler les lieux, pour mieux faire résonner les textes : joutes épistolaires de Laclos sur terrain de sport, cruauté infantile de Gombrowicz dans un château toboggan, symbolique du loup dans une forêt la nuit tombée… Avec Virginia à la bibliothèque, la compagnie ressuscite les écrits de Virginia Woolf, afin de questionner la posture de la figure féminine dans la littérature. 

Zibeline : Qu’a à nous transmettre Virginia Woolf aujourd’hui ? 

Edith Amsellem : J’ai connu Virginia Woolf par Une chambre à soi, lors de mon engagement au sein du Mouvement HF, égalité hommes femmes dans les arts et la culture. Plus récemment, le bac français de ma fille a joué le rôle de déclencheur. Elle est en L, et sa liste de textes comportait 4 femmes parmi 38 auteurs, dont 3 du Moyen Âge réunies autour de la thématique Les femmes parlent d’amour. Les bras m’en sont tombés ! J’ai sondé autour de moi, et les femmes représentent généralement moins de 10% de ces listes. On nous enseigne que la littérature est masculine. Les professeurs de français ont la responsabilité de transformer la manière dont cette transmission opère ! Cette prise de conscience a constitué la porte d’entrée de mon nouveau spectacle. En inspectant ma propre bibliothèque, j’y ai moi-même dénombré seulement 27% de femmes. Virginia Woolf m’a alors sauté aux yeux, et j’ai relu immédiatement Une chambre à soi. L’histoire de l’émancipation des femmes est parallèle à l’arrivée des auteures en littérature : c’est précisément ce que relate l’essai. Sur commande d’une conférence pour l’université de Cambridge, Virginia Woolf y explique parfaitement pourquoi les femmes n’ont pas écrit jusqu’au début du XXe siècle. Elle n’y répond pas de manière pontifiante, mais comme une artiste, une romancière, en amenant de la fiction dans le réel. 

Quel a été votre processus de travail pour adapter cet ouvrage ? 

J’ai choisi la récente traduction de Marie Darrieussecq, publiée en 2016 chez Denoël, qui donne un coup de peps à l’écrit. Le langage y est moins ampoulé, les métaphores plus éclairantes pour un lecteur français. Elle rend notamment au « room » originel sa vraie signification : un lieu à soi, et non une chambre ! Nous avons procédé à l’adaptation avec la comédienne Anne Naudon. Notre travail à la table, nourri d’échanges et de réflexion, est fondateur du projet. Le spectacle suit le déroulé du livre -en conservant flash-backs et digressions de la pensée de l’auteure- pour en tirer le fil dramaturgique : pour devenir écrivain, une femme doit posséder un lieu à soi et l’indépendance financière. Autrement dit, la liberté d’être soi. Je me suis inspirée pour la mise en scène du principe narratif de Virginia Woolf, qui met le lecteur en position d’analyste. J’ai conservé cette position, ça me plaisait que le spectateur ait cette mission de trier ce qui lui est délivré. Il était nécessaire de créer un cadre concret pour convoquer l’univers nébuleux et incandescent de l’auteure : Anne Naudon va se faire pénétrer par cette figure, puis devenir tour à tour tous les personnages, réels ou fictifs, qui traversent l’essai. 

Après des créations collectives, l’équipe de Virginia à la bibliothèque se resserre autour de trois artistes. Pourquoi ce choix ?

J’avais envie d’un solo. C’est le spectacle où l’on se retrouve avec Anne Naudon, présente depuis les débuts de la compagnie. Au fil des créations, nous avons construit ensemble ce rapport à l’espace et à l’extérieur, inventé des protocoles pour faire corps avec les endroits traversés… Avant de s’installer dans un espace, on lui fait l’amour -à la forêt, aux châteaux toboggans comme aux terrains multisports. On ne se pose pas simplement dans un espace, on se le fait ! (rires) Dans la douceur ou violemment, on le prend ou il nous prend… Cette métaphore sexuelle constitue la base de notre travail. Anne est comme une alter ego. Après avoir joué en salles pendant des années, elle nourrit elle aussi une fascination pour les lieux non dédiés. La musique de Francis Ruggirello, quant à elle, est fondamentale dans toutes nos créations. Il a cet inventif grain de folie qui amène beaucoup d’humour, via un univers très brut. Sa création sonore constitue ici l’enveloppe paranormale du spectacle.

De quelle manière s’investit une bibliothèque ? 

Je tenais à jouer dans une bibliothèque vidée de ses usagers. Le soir venu, il y règne une atmosphère étrange. Mais on ne transfigure pas le lieu. La scénographie, c’est la bibliothèque ! Pour nous adapter à ses contraintes, il nous fallait inventer une forme légère, ne nécessitant ni installation en avance, ni lumière, ni machine à fumée… Pour convoquer le paranormal, il nous a fallu avoir beaucoup d’humour ! Au Merlan, nous jouerons au rayon Littérature. À l’Alcazar, au rayon Lire autrement, dédié aux malvoyants et malentendants. Cet espace est bienvenu, car le dévoilement constitue un autre fil conducteur du spectacle : au fur à mesure que Virginia avance dans sa quête, elle dévoile la vérité. Elle prend conscience que les femmes n’ont pas d’histoire. Ouvrons les yeux, nommons les choses ! 

Comment ce nouveau spectacle s’inscrit-il dans votre exploration des lieux non dédiés au théâtre ?

La bibliothèque est l’un des rares lieux publics couverts. En y passant du temps, on s’est paradoxalement rendu compte qu’il y avait peu d’intellos ! Mais des étudiants qui travaillent, des mamans avec des enfants, et aussi beaucoup de gens qui ont froid, ne savent pas où aller, se lavent dans les toilettes… Certains visiteurs passent la journée entière au rayon presse, doté d’une machine à café à 50 cts ! À Marseille, comme à Gap ou Mulhouse, une bibliothèque ce n’est pas que le lieu du savoir. C’est aussi un lieu qui crée du lien et de la chaleur. Je suis épatée par les bibliothécaires, l’attention qu’ils donnent aux visiteurs, le temps qu’ils leur consacrent, les conseils qu’ils délivrent… 

Après Broder la ville, qui tissait les peurs collectives de laine rouge dans la ville, sur quel thème portera le nouvel atelier en marge du spectacle ? 

Pour chaque spectacle, j’essaie d’inventer une action artistique rassembleuse. Cette fois, nous l’avons imaginée avec la plasticienne Clémentine Carsberg, qui mène un boulot très intéressant dans l’espace public. Les participants sont invités à venir avec le livre qui a changé leur vie. Les jeunes ont du mal à en trouver un, les plus âgés du mal à n’en trouver qu’un ! À la lumière d’un petit questionnaire -si le livre était une texture, une couleur, une sensation, comment est-il arrivé entre vos mains…- chaque participant nous présente son ouvrage. Puis on fabrique ensemble des affiches à la manière des Guerrilla Girls, en reprenant ces infos de la manière la plus décalée possible, et on part les coller dans la rue. Les prochains ateliers auront lieu le 18 janvier à la Criée, et le 25 au Merlan.

Comment la compagnie s’est-elle structurée au fil des années ? 

Le Théâtre du Merlan nous porte depuis 2015. Faire partie de la Ruche pendant trois ans nous a permis de bénéficier d’un bureau, d’un accompagnement à la diffusion… À l’issue du processus, Francesca Poloniato m’a proposé d’être artiste associée pour trois années supplémentaires. Six ans portés par une scène nationale, c’est précieux ! L’équipe sait accompagner un artiste sur le long terme, elle nous a permis d’inventer des choses un peu folles… Depuis le 1er janvier, je suis aussi artiste associée au Théâtre de Châtillon pour trois ans. Et les précédents spectacles continuent de tourner : nous avons remonté Les liaisons dangereuses, et J’ai peur quand la nuit sombre compte déjà de nombreuses dates pour la saison prochaine. 

Propos recueillis par JULIE BORDENAVE
Janvier 2020 

Virginia à la bibliothèque
28 et 29 janvier
Bibliothèque du Merlan, Marseille

4 au 8 février
Bibliothèque L’Alcazar, Marseille

13 et 14 février
La Passerelle, Gap

5 mars
Théâtre Marelios, La Valette-du-Var 

30 avril
Médiathèque Boris Vian, Port-de-Bouc

06 61 40 90 95 enrangdoignons.com 

Photo : Edith Amsellem © Lila Pithon

Bibliothèque de l’Alcazar
14 Cours Belsunce
13001 Marseille
04 91 55 90 00
http://www.bmvr.marseille.fr/

Théâtre La Passerelle
137 boulevard Georges Pompidou
05000 Gap
04 92 52 52 52
http://www.theatre-la-passerelle.eu/