Entretien avec le socio-anthropologue Laurent Gaissad sur son livre Hommes en chasse

Vers une « ubérisation des sexualités gays » ?

Entretien avec le socio-anthropologue Laurent Gaissad sur son livre Hommes en chasse - Zibeline

Pour son livre Hommes en chasse, le socio-anthropologue nîmois Laurent Gaissad a exploré pendant une décennie les lieux de drague gay dans l’espace public. Entretien.

Zibeline : Comment s’est construit votre livre Hommes en chasse ?

Laurent Gaissad : C’est une recherche doctorale en sociologie urbaine devenue une recherche en anthropologie du secret. Mon travail repose sur des chroniques territoriales dans le Nord-Ouest de l’arc méditerranéen, sur un axe Marseille-Toulouse-Barcelone qui suit l’A9 ou la voie Domitienne et passe par des villes moyennes comme Nîmes, Montpellier et Perpignan. Cette recherche se déroule au moment où l’épidémie du Sida bat son plein, du milieu des années 90 au milieu des années 2000. Une grosse décennie qui s’éloigne de nous mais qui permet de prendre la mesure de la manière dont les lieux de drague se transforment en tant qu’espaces de la ville, du péri-urbain et de la campagne. Au départ, je pense que c’est la ville qui affranchit la sexualité, la rend anonyme et sans conséquences sur nos existences. Et en fait non. Le travail d’enquête constate progressivement la permanence et la préexistence de ces lieux en péri-urbain et à la campagne. Comment font ces hommes qui sont des locaux pour continuer à entretenir une sexualité secrète dans un contexte villageois. À la campagne où le secret prévaut, j’obtiens des renseignements sur les uns et les autres très rapidement. C’est une énigme qui me fascine parce qu’elle démolit toutes mes hypothèses sur l’anonymat de la grande ville.

Vous montrez également l’évolution de ces lieux dans les centres des grandes villes…

Le propos du livre est aussi de raconter comment, depuis de nombreuses années, les politiques municipales font tout pour éradiquer les formes d’appropriation de l’espace public qui sont indésirables car elles dérogent à l’ordre riverain. C’est le cas par exemple à Marseille avec les parcs Borély et Henri Fabre. On se rend compte que c’est là qu’une partie de la classe politique locale a fait ses premières armes, défendant les contribuables du 8e arrondissement contre ces indésirables. C’est pareil pour la place Sébastopol et le square Doria dans le 4e. Pourtant les dragueurs appartiennent à toutes les couches de la société marseillaise et ce qui les qualifie, au-delà de leur non-mixité de genre, est leur diversité économique sociale et culturelle. Cet ordre moral se traduit en acte par une série d’opérations de lissage au motif déjà quasi-environnemental comme l’élagage des buissons, l’éclairage des squares, la fermeture des grilles. C’est une problématique que l’on retrouve à la campagne où les lieux de drague ont tous fait l’objet d’une mesure de protection environnementale ces vingt dernières années. Le piétinement du cordon dunaire de la plage du Grand-Travers à Carnon, entre La Grande-Motte et Montpellier, fait par exemple l’objet d’un souci de la part du Syndicat mixte d’aménagement de l’Étang de l’Or. On sait pourtant que des dragueurs usagers des lieux en deviennent parfois les gardiens, en ramassant les déchets liés à l’activité sexuelle comme des citoyens de l’ombre.

L’apparition des applications de rencontres géolocalisées n’a-t-elle pas tout autant modifié les pratiques de drague ?

Il faut inscrire la problématique du désir et de l’accès à la sexualité dans l’espace public dans un grand mouvement d’ensemble où c’est notre rapport à cet espace public en général qui se transforme. Les lignes bougent et les emplacements sur lesquels j’ai travaillé ont pour une bonne partie d’entre eux disparu. On assiste à un cloisonnement -on a presque envie de dire un confinement- des sexualités gays qui était déjà à l’œuvre dans le « ghetto », comme le disait l’un des grands sociologues de l’histoire du Sida en France, Michael Pollak. La possibilité d’organiser spatialement l’articulation entre les sociabilités d’un côté et la sexualité de l’autre s’affirme notamment avec l’apparition de sex clubs. L’arrivée des applications de rencontres est un autre bouleversement fort. Même si la question qui arrive en premier, « tu reçois ou tu te déplaces », renvoie encore à une cartographie de la ville. Mais on a la possibilité d’aller de domicile en domicile sans devoir passer par la case espace public à laquelle les applications se sont substituées en tant qu’espace public dématérialisé.

Une partition s’opère également dans la culture festive entre les clubbers et ce qu’on va progressivement appeler les sexeurs, qui pourraient se passer de la fête pour accéder au sexe. Les drogues ont aussi été un élément important de cette reconfiguration parce qu’elles ont changé avec les nouveaux produits de synthèse, disponibles sur Internet et livrables à domicile. Avec toutes ces transformations, on n’est pas loin du terme ubérisation des sexualités gays. Fort heureusement, la complexité de la réalité nous rattrape et nous permet de nuancer. Il n’y a pas de vérité ultime sur la capacité du social à se transformer continuellement et recomposer sans cesse des territoires de liberté.

Un gay que ces transformations n’intéressent pas peut-il continuer à draguer dans l’espace public, hors établissements commerciaux ?

Le paradoxe est que les lieux qui ont le mieux résisté sont ceux de la campagne. Il faut prendre la question à rebours en commençant par le péri-urbain ou la campagne évoqués plus haut, pour se rendre compte qu’ils étaient déjà là et que c’est là qu’ils ont le plus de chance de continuer à exister. Loin de notre citadinité gay et de nos avatars les plus identitaires. Y aurait-il une sorte de fatalité de ne plus pouvoir se passer des applications ni faire marche arrière face à ces espaces de médiatisation de nos rapports sociaux en général ? En réalité, on a juste des technologies en plus. C’est une question de moyens qu’on se donne. On voit des lieux de drague dans l’espace public réactivés via des rendez-vous postés sur des sites Internet très anciens. Comme au temps des petites annonces.

Comment en êtes-vous arrivé à contribuer à l’écriture de la pièce de théâtre Homo, ça coince… du collectif marseillais Manifeste Rien ?

C’est le comédien Olivier Boudrand qui m’a sollicité par rapport justement à ma recherche sur les lieux de drague. Il y avait déjà dans le répertoire de la compagnie des pièces qui pouvaient résonner avec une partie de mon travail. Ce qu’il fallait mettre à jour ensemble, c’est l’extrême complexité des rapports qui structurent l’homophobie, c’est-à-dire une dimension où on ne serait pas simplement contre l’homosexualité en tant qu’hétérosexuel mais contre elle parce qu’elle interpelle l’hétérosexualité. Il est facile d’avoir un rapport homosexuel. L’imminence voire l’immanence du désir homosexuel est extraordinaire, même si elle produit des effets de violence dont les homosexuels ne sont d’ailleurs pas simplement les victimes. Ils peuvent aussi être les bourreaux de formes d’homophobie intériorisée lorsqu’ils moralisent eux aussi sur des comportements entre homosexuels qui ne seraient pas légitimes ou renverraient à une image de l’homosexualité extrêmement dégradée. Il y a des effets de miroir entre l’hétérosexuel qui peut baiser avec un mec dans un buisson la nuit et l’homophobe qu’il peut devenir le jour d’après. La pièce est intéressante parce qu’elle propose une historicité du Sida et de la manière dont les questions liées à l’homosexualité ont fait l’objet d’une emprise scientifique et médicale. Et on n’est pas sortis de l’auberge. Ce qui me plaît chez Manifeste Rien est d’avoir descendu les sciences humaines et sociales de leur cénacle académique pour les rendre non seulement accessibles mais aussi discutables.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Décembre 2021

Photo Laurent Gaissad © D.R.

Hommes en chasse, chroniques territoriales d’une sexualité secrète
Laurent Gaissad
Presses universitaires de Paris Nanterre, 13 €