SOS Méditerranée a 5 ans. Entretien avec sa cofondatrice Sophie Beau

« Une volonté politique d’empêcher de sauver des vies »Vu par Zibeline

• 26 septembre 2020 •
SOS Méditerranée a 5 ans. Entretien avec sa cofondatrice Sophie Beau - Zibeline

À l’occasion de ses cinq années d’existence, l’ONG SOS Méditerranée organise, depuis plusieurs mois et dans toute la France, une série d’événements sous la bannière Tous sauveteurs. Entretien.

Le 26 septembre, cela se déroulera à La Criée, à Marseille. Une journée de solidarité avec des projections, une exposition, des témoignages, de la musique et des lectures. Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée et sa directrice générale en France, revient sur cinq ans de combat.

SOS Méditerranée a 5 ans. En tout premier lieu, combien de vies les opérations en mer ont-elles permis de sauver ?

Sophie Beau : Très exactement 31 799 personnes ont été secourues entre 2016 et 2020, en 271 opérations de sauvetage. C’est très précis parce que chaque vie compte. Il y a aussi des bébés qui sont nés à bord et que l’on peut ajouter.

Quelle est selon vous l’impact de votre action sur la conscience citoyenne ?

Nos trois missions sont sauver, protéger, témoigner. Quand l’association a été créée en 2015 ou avant le lancement de nos opérations de sauvetage en février 2016, le sujet de la Méditerranée était mal connu. Il y avait eu des images emblématiques comme celle du petit Aylan gisant sur une plage turque ou de naufrages au large de Lampedusa. Mais il n’y avait pas vraiment de témoins sur place pour rapporter ce qui se passait sur cet axe de Méditerranée centrale. Dès le début, nous avons cherché à témoigner sur ce qu’était la situation, ce qu’on voit et ce qui n’est pas visible de loin. D’une part, ce que représente de traverser 400 kilomètres de haute mer sur des embarcations totalement inaptes à la navigation, donc avec aucune chance d’arriver jusqu’au bout. D’autre part, et surtout – pour nous, cela a été un choc – la découverte de la situation dans les camps libyens à travers un témoignage permanent et unanime des rescapés sur ce qu’ils appellent « l’enfer libyen ». Ils n’ont pas d’autre échappatoire que de prendre la mer. Ce n’est donc pas toujours un projet établi pour tout le monde, notamment pour les personnes qui auraient souhaité rester en Libye. On a eu beaucoup de difficultés à faire émerger cette parole. Puis il y a eu un tournant en novembre 2017, quand CNN a fait un reportage sur les marchés d’esclaves avec images sur place à l’appui. D’autres ont ensuite documenté cet aspect de la traite humaine qui perdure encore aujourd’hui. Ce qui a permis à l’opinion publique de comprendre pourquoi ces personnes traversent la Méditerranée.

Vos campagnes ont-elles modifié l’attitude des États européens ?

Malheureusement, ce ne n’est pas ce que je viens d’évoquer qui a fait changer la politique européenne. Malgré tous ces témoignages et cette horreur, la politique d’externalisation vers la Libye de la question migratoire en Méditerranée centrale n’est pas remise en cause. Elle s’est même construite depuis 2017. Le transfert en 2018 de la responsabilité des garde-côtes italiens vers la Libye en matière de sauvetage n’a pas aidé à ce que les personnes soient secourues et mises en sécurité conformément au droit maritime. Au contraire, depuis, c’est le chaos le plus total. S’ajoute à cela à un harcèlement administratif, politique et judiciaire de l’Italie vis-à-vis des navires de sauvetage qui nous empêche de sauver des vies. On sait encore moins qu’avant combien de personnes meurent en mer, mais on sait en revanche que le taux de mortalité a explosé alors même que le nombre de personnes qui traversent est très nettement en baisse par rapport à 2015-2016. Le constat est très mitigé. C’est vraiment grâce à l’appui citoyen qu’on a pu mener nos missions. Il y a eu de timides avancées il y a quelques mois, la Covid-19 est arrivé et tout a explosé en vol. La crise humanitaire perdure et nous ne sommes pas du tout dans une meilleure situation que lorsque nous avons commencé. Pour résumer, les navires européens d’État des flottes militaires diverses sont tous éloignés de la zone, les navires de marine marchande sont dissuadés de porter secours, ceux des ONG sont tous arrêtés les uns après les autres. La tendance est terrible.

Maintenant qu’il est connu que le parcours des réfugiés est un calvaire ponctué de traitements inhumains, comment agir pour y mettre un terme ?

La solution serait que les États de l’Union européenne mettent en place eux-mêmes un vrai dispositif de recherche et de sauvetage doté d’une flotte. Or nous nous trouvons dans un cercle vicieux. Car ce qui est certain, c’est que la collaboration avec les garde-côtes libyens n’est pas la meilleure méthode pour amener quelque amélioration que ce soit. Il y a une très grande porosité entre les responsables de la traite humaine, trafiquants et criminels, et les garde-côtes. L’État libyen, tel qu’il existe aujourd’hui, n’a pas la capacité de résoudre ces questions. De plus, la politique européenne qui consiste à le financer pour l’interception des embarcations ne peut pas les inciter à tarir ce flux. Cela ne peut au contraire que le nourrir. Car vu que c’est extrêmement lucratif, on ne voit pas comment cela pourrait par miracle s’arrêter. Donc si on continue de soutenir ce système, il n’y a aucune raison que cela s’arrête. On assiste aux portes de l’Europe à un recul des droits fondamentaux et du droit maritime international. Ce qui est vraiment en danger aujourd’hui, c’est non seulement la vie de milliers de personnes mais aussi le devoir d’assistance à personne en danger. Au-delà de la question de la Méditerranée centrale, c’est extrêmement grave de voir que les États européens acceptent de laisser couler des principes fondamentaux de la vie en société.

Dans quelle situation se trouve votre navire l’Ocean Viking aujourd’hui ?

On en est au même point depuis le 22 juillet. Juste après notre dernier sauvetage, qui avait d’ailleurs été compliqué, et la mise en quarantaine du navire et des rescapés débarqués, il y a eu un contrôle des autorités portuaires italiennes en Sicile qui a abouti à la détention administrative du navire. L’Ocean Viking est toujours bloqué en Sicile et nous travaillons très activement avec l’armateur, les autorités italiennes et l’État du pavillon qui est la Norvège pour essayer de lever cette détention administrative. On est le quatrième navire à avoir été bloqué sous le même argumentaire utilisé depuis le mois d’avril par l’Italie. Cette nouvelle doctrine est de demander que les navires de sauvetage soient certifiés pour le nombre de naufragés qu’ils vont secourir pendant leurs missions. C’est très technique et très complexe mais cela revient à nous reprocher de ne pas être certifiés pour assurer la sécurité des naufragés. Or, la doctrine existante du droit maritime dit qu’un navire a tout simplement l’obligation de porter secours. C’est finalement un peu la même méthode que Salvini [le précédent ministre italien de l’intérieur issu de l’extrême-droite, ndlr] qui ciblait lui aussi les navires. Mais cela avait même commencé avant lui. Derrière les arguments administratifs qu’on nous oppose, il y a bien entendu la volonté politique d’empêcher les sauveteurs de sauver des vies.

La nouvelle municipalité de Marseille a annoncé sa volonté d’ouvrir le port aux navires de sauvetage. Expliquez-nous votre position.

Les élus de la ville de Marseille se sentent très concernés par la situation en mer Méditerranée et on ne peut que saluer cette position. Mais sachant que Marseille n’est pas le port le plus proche de la zone, loin de là, ce n’était pas très rationnel au moment où la déclaration a été faite, par rapport au Louise Michel [le navire de sauvetage financé par l’artiste Bansky, ndlr]. D’autres élus locaux en Europe ont déclaré vouloir ouvrir leur port. C’est plus symbolique qu’autre chose, puisque ce sont les États qui sont responsables pour décider où un bateau peut accoster pour débarquer des rescapés. Ce qu’on entend, c’est que ces élus considèrent qu’il y a une responsabilité politique à faire quelque chose et trouver des solutions. C’est heureux qu’il y ait un contrepoids qui vienne aussi d’élus et pas seulement des simples citoyens que nous sommes. Mais d’un point de vue géographique et opérationnel, quand on mène des opérations de sauvetage à plus de 1 000 kilomètres de Marseille, avec des naufragés en état de très grande vulnérabilité à bord, il faut les débarquer le plus vite possible dans le port sûr le plus proche. C’est ce que dit le droit maritime. Cela exclut donc de faire des allers-retours incessants très loin. On a été amené une fois à aller jusqu’à Valence en Espagne à l’époque de l’Aquarius [précédent bateau de SOS Méditerranée, ndlr], et ce n’est pas quelque chose de souhaitable car cela mobilise le bateau plus longtemps. Géographiquement, il n’y a donc que l’Italie et Malte qui sont concernés. C’est pour cela qu’il est très important qu’un mécanisme de solidarité européenne soit mis en place pour permettre une relocalisation des rescapés et ne pas laisser les deux pays de premier accueil en première ligne. Si ouvrir son port n’est en l’occurrence pas possible, ouvrir sa capacité d’hébergement doit l’être. La question que doivent se poser derrière les autres États européens est : combien de personnes pouvons-nous accueillir ? Et ce, dans le cadre d’un accord systématique, pour qu’il n’y ait pas à chaque fois des négociations qui n’en finissent jamais sur la répartition de quelques milliers de personnes par an. Comment se fait-il que 27 États européens ne soient pas en capacité de prendre des décisions pour que ce sujet ne soit plus instrumentalisé politiquement de manière honteuse ? L’effort à faire ne semble pas énorme par rapport à l’enjeu.

Quel est l’objectif d’un événement comme celui proposé à La Criée le 26 septembre ?

D’abord de faire un bilan de cinq années de combat, de tout ce qu’on a traversé. On savait que serait difficile mais on n’imaginait pas un tel combat. C’est aussi pour reconnaître à quel point la mobilisation exceptionnelle des citoyens nous a permis d’aller loin. C’est enfin un appel à continuer à nous soutenir en signant la pétition pour libérer l’Ocean Viking et en faisant un don. Les dons privés représentent plus de 90% de nos ressources. Cet engagement est nécessaire pour poursuivre notre mission et ne pas y renoncer quelles que soient les défaillances des États et les difficultés à avancer sur le plan politique. Même si le bateau est détenu, les charges restent très lourdes car nous continuons de payer l’armateur tous les jours. Il y a vraiment un enjeu financier et sans les citoyens, on n’y arrivera pas. Si les ONG n’étaient pas là, ce serait encore pire.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Septembre 2020

Tous sauveteurs
26 septembre, La Criée, Marseille
toussauveteurs.org

Photo : Sophie Beau © David Orme

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
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