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Entretien avec Sophie Beau, cofondatrice et directrice générale de SOS Méditerranée

Une violation flagrante du droit maritime

Entretien avec Sophie Beau, cofondatrice et directrice générale de SOS Méditerranée - Zibeline

Contrainte de suspendre sa mission, SOS Méditerranée cherche un nouveau navire. Rencontre avec Sophie Beau, cofondatrice et directrice générale de l’association à l’origine de près 30 000 sauvetages en mer

Zibeline : Pourquoi avez-vous finalement décidé de vous séparer de l’Aquarius ?

Sophie Beau : On a connu un amoncellement de difficultés. Cela a commencé avec la fermeture des ports italiens. Cela a continué avec le dépavillonnement de l’Aquarius l’été dernier. Successivement, Gibraltar et Panama nous ont retiré le pavillon. Le premier a avancé des arguments qui ne tenaient pas debout. Mais le second nous a clairement expliqué qu’il était soumis à un chantage de la part du gouvernement italien : s’ils gardaient dans leur registre l’Aquarius comme navire de sauvetage, l’Italie fermerait ses ports à leur flotte. Le coup de semonce a été porté en novembre par le procureur de Catane, qui a demandé une saisie du bateau au motif que nous aurions mal effectué le tri des déchets à bord et que parmi ceux-ci, certains, comme les vêtements et les repas des migrants, seraient toxiques. Un amalgame nauséabond… D’autant plus que c’est un agent portuaire qui prend en charge l’incinération des déchets au moment du débarquement. Nous ne jetons évidemment rien en mer. Cette affaire a été l’attaque de trop, un dossier beaucoup trop lourd, dans une situation déjà complexe pour nous qui étions à quai dans le port de Marseille depuis octobre, à la recherche d’un nouveau pavillon. Même s’il était en très bon état, l’Aquarius était trop ancien pour obtenir un pavillon européen. Le contrat d’affrètement se terminait en décembre. On ne l’a pas renouvelé. On ne pouvait pas se permettre de payer aussi cher pour un navire immobilisé. Même si on avait abouti dans nos recherches d’un nouveau pavillon, on avait la certitude que le bateau aurait été saisi. Il n’y avait aucune alternative que de renoncer. Au final, l’Italie aura atteint son but : entraver l’action de l’Aquarius en mer.

Pour vous, de quoi ce harcèlement est-il le nom ?

C’est tout simplement honteux. On a créé SOS Méditerranée parce qu’il n’y avait déjà pas de réponse à la plus grande crise humanitaire que la Méditerranée n’ait jamais connu. Quatre ans plus tard, on n’a pas avancé d’un pouce. Au contraire, la situation est pire aujourd’hui. On est en pleine défaillance des États. La différence, c’est qu’on a démontré qu’on peut faire quelque chose et qu’on sait exactement ce qu’il faut faire. Il est possible d’éviter ces morts. Il suffit d’y mettre les moyens. Il y a une décision politique de ne pas les éviter. Cela s’appelle une entrave au secours. Notre mission est incontestable. Il n’y a aucun fondement légal pour attaquer ce qu’on fait. On assiste à une violation flagrante du droit maritime. Admettons que l’on puisse se payer un pavillon français – ce qui n’est pas le cas, c’est le plus cher au monde – on ne peut pas imaginer que la France ou tout autre État européen de droit se permette de dépavillonner un navire de sauvetage.

Êtes-vous en contact avec le gouvernement français ?

Nous dialoguons. Mais nous sommes une organisation non gouvernementale, ce n’est donc pas lui qui va dicter nos choix. En revanche, nous expliquons toujours en avance et dans la transparence ce que nous allons faire. Quand on a eu besoin d’aide, notamment sur la question des débarquements suite à la fermeture des ports italiens, il a joué un rôle de négociation diplomatique. Cet été, au moment où on était entre Malte et la Sicile, il y a eu une implication française très importante pour faire respecter le droit maritime qui prévoit que le port le plus proche accueille les rescapés. Ce ne pouvait donc pas être un port français. Cela nous éloignait trop de la zone de sauvetage. Nous sommes très scrupuleux du droit maritime, c’est notre outil, nous poussons toujours pour qu’il s’applique. Il n’y a donc aucune raison de débarquer en France ou en Espagne. C’est rentrer dans un engrenage qui n’est pas bon.

Quelles sont les prochaines étapes pour SOS Méditerranée ?

D’abord trouver un nouveau bateau qui réponde aux critères de compatibilité entre les pré-requis techniques pour mener à bien notre mission, les aspects économiques et politiques. On avait un rapport qualité-prix exceptionnel avec l’Aquarius au vu de son âge. On arrive sur un marché qui est beaucoup plus cher. Enfin, quel sera le pavillon du navire que l’on va affréter ? Si c’est Panama ou Gibraltar, on sait par avance qu’on aura des soucis. Mais nous ne sommes pas à l’abri que d’autres pays nous dépavillonnent, c’est-à-dire ne respectent pas le droit maritime sous la pression politique de l’Italie. On a lancé un appel d’offres et on a eu des réponses qu’on est en train d’examiner en fonction des éléments d’appréciation dont je viens de parler. On a plus d’atouts maintenant qu’on n’est plus liés à un bateau particulier et qu’on a rouvert le spectre du choix.

Attendez-vous quelque chose des élections européennes en mai prochain ?

On attend que les Etats prennent leurs responsabilités. Notre première mission est de sauver des vies. La deuxième est la protection des personnes. La troisième, c’est témoigner et porter ces questions dans l’opinion publique pour que les citoyens disent à leurs dirigeants que ce qui se passe est inacceptable. Ce n’est pas que le droit maritime qui le dit, c’est aussi une question de morale individuelle, une question d’éthique fondamentale de civilisation. On mènera des actions pendant la campagne comme on l’a toujours fait mais je ne sais pas encore lesquelles. À la création de SOS Méditerranée, on s’est dit qu’il fallait s’affranchir des débats politiques et médiatiques ainsi que des émotions et des fluctuations de l’opinion publique. Notre intention était dès le début de tracer notre chemin et maintenir le cap indépendamment de toutes les perturbations qu’on avait en tête sans pour autant les avoir toutes anticipées. On est conscient que l’on est dans un temps politique et que le débat doit avancer mais nous voulons éviter les instrumentalisations.

A-t-on une estimation du nombre de personnes que vous n’avez pas pu sauver depuis la suspension de votre mission ?

Les chiffres sont très partiels puisqu’ils reposent sur une estimation d’un nombre de morts basée sur les dépouilles qui arrivent sur les plages et les témoignages de rescapés. Or il n’y a plus de rescapés puisqu’il n’y a quasiment plus de sauvetages depuis juin. Il y a forcément bien plus de morts que lorsqu’on est en mer même si on n’a jamais pu sauver tout le monde. Un souvenir m’a particulièrement marquée. C’était en janvier 2017, on a reçu 7 appels de détresse. On est partis sauver l’embarcation la plus proche et on n’a jamais retrouvé les 6 autres qui ont dû couler ; les victimes n’ont pas été comptabilisées. Depuis toujours, les décomptes macabres sont sous-estimés.

Une note d’espoir ?

Malgré toutes les difficultés que l’on vient de traverser, perdure un fort soutien citoyen, très impressionnant. On n’est pas quinze mais des milliers de personnes à dire qu’il faut continuer. On reçoit beaucoup de courrier, on continue d’avoir des donateurs mensuels. On a réussi à créer une conscience, instaurer une vigilance, une attention médiatique qu’il n’y avait pas en France autour de ces sujets. Y compris sur l’enfer libyen. Il n’y a plus que Monsieur Le Drian qui dit que tout va bien dans les camps en Libye. Il y a encore du boulot…

ENTRETIEN REALISE PAR LUDOVIC TOMAS
Janvier 2019

Photo : Sophie Beau © Patrick Bar : SOS Méditerranée