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Entretien avec Bassma Kodmani, directrice de l'Initiative pour une Réforme Arabe

Une solution politique en Syrie

• 12 novembre 2016 •
Entretien avec Bassma Kodmani, directrice de l'Initiative pour une Réforme Arabe - Zibeline

Bassma Kodmani, personnalité active de l’opposition syrienne*, explique à Zibeline la situation politique en Syrie, et en Europe…

Zibeline : Comment appréhendez-vous l’avenir de la Syrie ?

Bassma Kodmani : Il y a bien trop d’acteurs aujourd’hui en Syrie, qui ont englouti la demande initiale, non-violente, d’une aspiration populaire à la fin de la dictature, de l’état policier et corrompu. Nous avons besoin que tous les membres de la communauté internationale concernés par ce conflit signifient à ceux qui soutiennent ce régime criminel qu’il ne pourra pas perdurer. Cet engagement sérieux est indispensable pour parvenir à un processus politique et aboutir à une Syrie unie. Notre priorité est cette solution politique, et le soutien à l’opposition syrienne modérée.

Cela implique-t-il une intervention armée plus soutenue ?

Pour l’heure, nous avons un camp, c’est-à-dire le régime soutenu par la Russie et l’Iran, qui joue le tout militaire et ne donne aucune perspective à une discussion politique. Face à une telle détermination, il est nécessaire d’utiliser des moyens de pression pour que le processus politique devienne possible. Il y a des instruments de menaces : l’utilisation de la force, et une utilisation effective en cas de violation de tout accord. Ces moyens sont malheureusement nécessaires pour qu’une avancée sur le terrain politique devienne possible. Que ce soit pour un cessez-le-feu ou un accord de paix, nous avons besoin de garanties, qui ne peuvent venir ni du régime, ni de la Russie, mais d’une diplomatie plus coercitive.

Vous n’avez pu vous rendre en Syrie depuis deux ans. Quels échos avez-vous de la vie au quotidien dans votre pays ?

La situation est insupportable, elle s’aggrave dans toutes les régions, y compris celles tenues par le régime d’Assad. Sans compter l’enfer que vivent les populations bombardées tous les jours. Dans les zones contrôlées par l’Etat Islamique (EI), ceux qui le pouvaient ont fui. Ceux qui sont restés n’avaient nulle part où aller et sont soumis en attendant une issue. Mais ils ne pourront pas prendre l’initiative de se révolter tout seuls, la solution doit venir de l’extérieur. Le régime a des rapports avec l’EI. Nous, en tant qu’opposition syrienne, nous n’en avons aucun. C’est une force qui s’est développée à la faveur du chaos et qui doit être éradiquée. Il faut, dans ces zones, remplacer le chaos par une gouvernance légitime.

Dans le cadre de la reconstruction du pays, seriez-vous prêts à dialoguer avec Assad ?

Non. Le compromis avec Assad s’est révélé impossible. La solution passe par un plan de transition démocratique, dans lequel le départ d’Assad est programmé et se passe de manière contrôlée et, je l’espère, pacifique. Il faut qu’ensuite nous puissions juger le criminel : le scénario de l’Irak ou de la Libye est à éviter absolument. Si Assad part violemment, la violence risque fort de continuer.

Pour mener à bien cette transition, pourriez-vous y associer des proches du régime ?

Dans le cas d’un départ négocié, je pense que oui. Des membres du gouvernement, ou du système Assad, ceux qui ne sont pas compromis dans les crimes monstrueux, pourront faire partie d’un gouvernement de transition.

Quelle est votre position sur le sort des réfugiés en Europe ?

Il faut, en préalable, avoir à l’esprit que les pays voisins accueillent un grand nombre de réfugiés syriens. Au Liban, ils représentent près de 30% de la population, en Jordanie 20%. Ils sont 0,5% à tenter d’arriver en Europe et 28 pays ne sont pas décidés à les accueillir au prétexte d’une capacité d’absorption. C’est surprenant, car ces pays européens ont bien plus de moyens ! C’est une question de droits de l’homme, l’Europe tourne le dos aux valeurs qu’elle porte.

Pourquoi, à votre avis, une telle attitude ?

Le sort que connaissent ici les réfugiés est symptomatique de sociétés relativement insensibles à ce qui se passe ailleurs, avec des gouvernements qui se renvoient la responsabilité les uns aux autres. Cela révèle que les pays riches ne sont pas en mesure de faire davantage, ni pour remédier aux causes d’origine ni pour accueillir les réfugiés. L’Europe est face à une instabilité structurelle, qui va au-delà des réfugiés syriens, mais elle évite d’y faire face. Cela impliquerait des mesures indispensables, de politiques économiques cohérentes, une organisation du codéveloppement. Cela fait des décennies que l’Europe s’en gargarise sans rien faire. Aujourd’hui, elle est confrontée à l’arrivée de ces populations sur son territoire et ne veut toujours pas traiter le problème à la hauteur requise.

Comment avez-vous réagi au démantèlement brutal du bidonville de Calais ?

Quand on connaît une situation comme à Calais, on est déjà dans le « trop tard ». C’est la démonstration que les pays se tournent le dos au lieu de coopérer. Le démantèlement était brutal, mais pourquoi en arriver là ? Le Royaume-Uni est autant à blâmer que la France et l’attitude des Britanniques a été très égoïste.

Les riches pays du Golfe pourraient accueillir des réfugiés. Pourquoi ne le font-ils pas ?

Ces pays ne se prétendent être ni des démocraties, ni des protecteurs des droits de l’homme. Ils auraient les moyens d’accueillir des réfugiés, sans les faire vivre par la charité et pourraient certainement leur fournir du travail. Mais ils font des choix sans aucune considération de questions morales. Nous souhaitons ardemment qu’il en soit autrement, mais nous n’attendons pas grand chose de leur part. Il faudrait aussi que l’Europe dans son dialogue avec ces pays-là, parle d’autre chose que de contrats et de considérations commerciales.

Propos recueillis par JAN-CYRIL SALEMI
Novembre 2016

*Bassma Kodmani est directrice de lInitiative pour une Réforme Arabe, organisation fondée en 2005 pour favoriser un ensemble d’évolutions afin de tendre vers la démocratie dans les pays arabes. Elle est l’une des représentantes de l’opposition dans la délégation pour les négociations de paix dans son pays. Elle vit désormais principalement en France.

Bassma Kodmani était l’invitée des Rencontres d’Averroès le 12 novembre à La Criée, Marseille
rencontresaverroes.com

Photo : Bassma Kodmani -c- Arab Reform Initiative ARI


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