Entretien au long cours avec Jean-François Chougnet, directeur du Mucem, pour sa 5e saison

Une saison au Mucem

Entretien au long cours avec Jean-François Chougnet, directeur du Mucem, pour sa 5e saison - Zibeline

Le Musée d’État de Marseille commence sa 5e saison, riche en événements et expositions. Entretien avec son président, Jean-François Chougnet.

Bilan, Plan B, événements

Zibeline : Comment se porte le Mucem ?

Jean-François Chougnet : Plutôt bien ! Nous devrions revenir en 2018 à la fréquentation de 2016, qui a été une très bonne année, soit 1,5 millions de visiteurs du site, et 550 000 entrées dans les expositions. Et les visiteurs sont plutôt contents ! L’exposition Ai Weiwei interroge même ceux à qui elle ne plaît pas, L’Or a bien marché, Domo de Europa a emballé tous ceux qui l’ont vue, et Manger à l’œil, exposition plus modeste, est demandée par plusieurs lieux.

Vous dites « revenir au niveau de 2016 ». Pourquoi ?

L’année 2017 a été marquée par la fermeture pour travaux de la galerie permanente, et le relatif insuccès de l’exposition sur les déchets. Mais cette année tout a mieux marché, y compris le Plan B cet été. Cette programmation estivale plaît énormément, le public vient en confiance, prêt à des tas de propositions inattendues. Nous voulons garder ce côté spontané, mobile, sans cadre et sans thématique, pour proposer librement, et surprendre.

Cette programmation de soirées estivales se concentre en août ?

Oui, il y a un manque de propositions culturelles à Marseille à cette période. D’ailleurs on y voit beaucoup de Marseillais. Avec des touristes, qui viennent souvent avec eux, la famille ou les amis chez qui ils logent. Des étrangers aussi, mais la proposition semble séduire surtout ceux qui restent là et veulent sortir le soir.

Un public différent de celui qui vient aux expos ?

Plutôt dans la continuité. Le public des expositions est également composé d’une bonne part de locaux, qui reviennent régulièrement, avec des amis et de la famille. De touristes nationaux et internationaux aussi, mais les Marseillais se sont approprié ce musée, le fréquentent et y amènent ceux qui viennent en visite chez eux. Preuve qu’ils en sont fiers !

Ces touristes, familiaux ou non, fréquentent-ils aussi votre programmation événementielle ?

Les touristes y sont moins nombreux, la programmation d’événements attire un autre public.

Il y a plus de cinéma qu’à une époque, et moins de spectacles et concerts ?

Les cycles de cinéma sont très fréquentés en ce moment, mais cela n’est sans doute pas sans rapport avec la fermeture actuelle du cinéma les Variétés. On a toujours accueilli les festivals comme AFLAM, Films Femmes Méditerranée, et programmé  des cycles comme celui sur les séries israéliennes. Mais il y a aussi nombre de débats, de conférences, de spectacles… À l’ouverture du musée il y avait un événement chaque soir, nous nous sommes effectivement recentrés sur des cycles, des temps thématiques, en rapport ou non avec les expositions. Certaines, comme l’exposition sur Georges Henri Rivière, appellent bien évidemment des conférences, mais nous accueillons aussi des programmations indépendantes, comme la Pop philosophie ou actOral

 

Expositions permanentes

Est-ce que les expositions permanentes constituent toujours la plus grande part de la fréquentation ?

Oui. On devrait être en 2018 à 300 000 visiteurs cumulés, et le public est très attentif à cette partie-là du musée. L’exposition Connectivités a été réaménagée en novembre dernier, en particulier pour lui redonner une actualité autour des grands ports de la Méditerranée Nous voulons que l’actualisation continue son évolution,  introduire un chapitre sur Beyrouth…. mais aussi rendre le parcours plus lisible, revoir les cartels. Certaines explicitations étaient trop allusives d’après les visiteurs, et nous allons continuer à faire évoluer la signalétique. Quant à l’exposition Ruralités, nous allons complètement la refondre pour la centrer, à partir de l’été 2020, sur l’alimentation.

Exclusivement ?

Oui, le champ est vaste ! Et les enjeux de l’alimentation sont sous-jacents dans tous nos questionnements contemporains. La mission du Mucem, dans ce domaine-là, est de donner des repères à la réflexion, avec une exposition semi-permanente, évolutive donc, qui permette de cerner ces enjeux.

Ruralités
Connectivités
Expositions permanentes de la Galerie de la Méditerranée

Georges Henri Rivière

D’ici là les expositions temporaires vont se succéder. La première commence le 14 novembre, et a quelque chose d’un retour aux sources…

Oui, je n’aime pas les anniversaires, cela n’a pas de sens de fêter les 5 ans d’un musée. En revanche 5 années permettent d’avoir un peu de recul… Georges Henri Rivière a inventé le Musée National des Arts et Traditions Populaires, dont le Mucem est l’héritier, ainsi que du Musée de l’Homme. Il s’agit pour nous d’une sorte de réconciliation avec notre histoire qui nous permet de regarder cette figure tutélaire, cet inventeur du musée moderne, sans hagiographie. Nous voulons surtout nous demander ce qu’on a gardé de cet apport si particulier, qui a permis aux arts populaires français d’entrer au musée. Pourquoi et comment cet homme s’est mis à considérer, c’est-à-dire à apporter sa considération, à des documents et des objets  non muséaux, sans noblesse… comment il a ouvert les portes des musées à la chanson populaire… jusqu’en mai 68 où il a collecté des affiches des étudiants et des grévistes, les seules qui restent aujourd’hui !

Il y avait à cette époque une interrogation un élan vers la pensée populaire, la littérature prolétarienne. Cela avait commencé avec le Front populaire, cela s’est poursuivi avec le théâtre populaire, l’Art Brut… Nous, le Mucem, en sommes les héritiers.

L’exposition aura donc une volonté pédagogique.

Oui, elle est pédagogique et très écrite, et on n’élude à aucun moment les aspérités de cet homme. Le procès qu’on lui a fait en pétainisme après la guerre reposait sur de fausses allégations. En revanche son champ d’investigation, c’est-à-dire la France populaire, souvent rurale à l’époque, n’était pas sans parenté avec le retour à la terre du premier Vichy. À aucun moment il n’est nationaliste, mais il était bien pour la conservation des traditions perdues.

La question coloniale est-elle évoquée ?

Non, ce n’était pas son domaine, il collectait les traditions de France. Elle se pose au Musée de l’homme, pas aux Arts et Traditions Populaires. Sans faire de psychanalyse institutionnelle il s’agit pour nous d’examiner le transfert qui a été opéré entre ces musées et nous, mais surtout entre cet homme et nous.

Georges Henri Rivière
Voir, c’est comprendre
14 novembre au 4 mars 2019

 

PPP, étudier le populaire !

Le Mucem, c’est aussi un Département Recherche et Enseignement, plus discret, mais qui œuvre à fabriquer et transmettre de la pensée… Le jour du vernissage de l’exposition Georges Henri Rivière, il organise une journée PPP ! Non sur les fameux Partenariats Public Privé, mais sur Populaire Peuple Public…

Cela commence à 10h30 avec une introduction par Pierre Rosanvallon, puis une Table ronde Figurer le peuple, raconter la vie à 11h30 animée par  Jean François Chougnet et réunissant des universitaires et des chercheurs.

L’après midi (14h) commencera par une présentation par les commissaires de leur exposition, et se poursuivra par une conférence sur les Réinventions contemporaines de la muséologie sociale.

Enfin, et avant le vernissage de l’exposition elle-même, une autre Table ronde réunira des opérateurs culturels :  Hughes Kieffer (Marseille Jazz des 5 continents), Annabelle Ténèze (musée des Abattoirs, Toulouse), Paul Rondin (Festival d’Avignon), Hervé di Rosa (musée international des arts modestes, Sète) et Jan Goossens (Festival de Marseille)

Pointu sans aucun doute, mais passionnant à l’heure où le populisme politique gagne du terrain et où, en matière de culture, le mot populaire, dévoyé par les industries du spectacle, se confond avec « célèbre », et oublie que les arts populaires désignent non ce que le peuple aime à coups de matraquage médiatique, mais ce qu’il produit…

Populaire Peuple Public
13 novembre

 

Mohammed Kacimi

L’autre exposition temporaire, dans le même temps, est une exposition d’art, sur un artiste du Maghreb qui interroge son lien à l’Europe et à l’Afrique…

Oui, un autre regard sur nos fondamentaux ! Cela permet aussi une redécouverte : ce grand artiste n’a pas eu de chance, ses héritiers ont été victimes de deux frères qui ont bloqué la succession depuis 2003, ce qui a vraiment nui à sa postérité. Le Mucem veut permettre de redécouvrir cet artiste si précurseur.

Vous vous intéressez à la dernière partie de son œuvre. Pourquoi ?

Les 10 dernières années ont été les plus singulières, les plus fécondes, la période où il s’est détourné de l’Europe et des États-Unis pour se refaire une identité esthétique africaine, et inventer un art contemporain marocain fait de liens avec l’Afrique subsaharienne. On ne découvre pas un artiste de cette importance tous les matins !

Ce sera donc une exposition monographique ?

Oui, mais contextualisée. Il y aura des œuvres, mais aussi des archives significatives pour montrer ce que cet artiste a apporté aux nouvelles générations d’artistes issues du monde arabe.

Kacimi – 1993-2003
Une transition africaine
23 novembre au 3 mars 2019

 

Artiste invité

Une nouveauté cette saison, la présence au long cours d’un artiste, Boris Charmatz, chorégraphe. Pourquoi cela ?

Pour des raisons contingentes et d’autres plus fondamentales : il était disponible, entre deux projets, on le connaît à Marseille mais on l’y a relativement peu vu, et surtout il va accompagner l’exposition On danse ? à partir de janvier et animer un « salon de chauffe » pour les visiteurs. Il proposera aussi des spectacles durant le Festival de Marseille, avec Marseille Objectif Danse, une création en juillet… Plus généralement, cette présence d’un artiste qui n’est pas un plasticien, ou du moins qui n’expose pas mais travaille dans le champ du spectacle vivant, est très intéressante dans un musée. Elle y apporte un autre regard sur la programmation et une autre façon d’envisager le temps et l’espace.

Vous continuerez donc la saison prochaine ?

Certainement !

 

C’est vous qui dansez

Exposer la danse, ce n’est pas une gageure ?

Oh non c’est très banal, il y a eu de grandes expos sur ce sujet-là, et la danse est un des sujets communs des arts et traditions populaires, comme le Carnaval… Mais Émilie Girard et Amélie Couillaud ont imaginé un format d’exposition très original. Leur dispositif est fondé sur des images, très peu d’objets, quelques vitrines… elles ont conçu une boucle de 5 heures faite d’extraits de toutes les danses, y compris ethnographiques. Et de danse contemporaine bien sûr. Elles projettent cette boucle simultanément sur divers supports, des écrans, le sol, des rideaux de perles…

Pourquoi un tel dispositif ?

Il s’agit de parler du corps et du mouvement, à travers une série de captations de danse contemporaine, mais aussi de créations d’autres artistes. Ce sont les corps des visiteurs qui traverseront ce dispositif continu et seront mis dans différentes situations pour voir, s’asseoir, ressentir. Les différentes facettes du mouvement formeront comme une narration sensible, à traverser, non pas historiquement ou géographiquement, mais en se demandant ce qui fait danse…

On danse ?
23 janvier au 20 mai 2019

 

Révolution tunisienne

Il s’agit d’une exposition d’une petite surface, essentiellement numérique ?

Oui, la révolution tunisienne est la première révolution numérique, déclenchée et organisée sur les réseaux sociaux. Cela pose donc le problème de sa conservation ! Un groupe de bénévoles tunisiens s’est préoccupé de collecter ces documents virtuels, les pages Facebook et les blogs, et cette expo est fondée sur le produit de cette collecte, donc pour l’essentiel diffusé sur des écrans.

En Tunisie elle sera présentée à la Bibliothèque Nationale de Tunis durant les 29 jours anniversaire de la Révolution, du 17 décembre au 15 janvier, puis elle viendra au Mucem, avec quelques ajouts du contexte français.

C’est-à-dire ?

Le cafouillage de Michèle Alliot-Marie, l’incompréhension française de ce qui se passait, si vite, dans ce pays. Cette Révolution si importante est presque passée inaperçue dans la presse française. On soulignera aussi la spécificité de cette révolution : Ben Ali a involontairement précipité sa chute, en formant des gens balèzes en informatique, d’une grande compétence réseau, créateurs de logiciels… qui ont réussi à rassembler les habitants plus efficacement et concrètement que dans les autres pays arabes.

Instant tunisien
Les archives de la révolution
21 mars au 30 septembre 2019

 

Roumanie

Persona se penche sur la création roumaine. Pourquoi ce choix ?

Parce que la scène artistique roumaine est fabuleuse ! La jeune génération, après et avec Mircéa Cantor, est passionnante. L’exposition prend place dans les manifestations de la Saison France Roumanie, elle est conçue par une jeune commissaire roumaine, elle est théâtrale, avec des masques et une exploration de la figure humaine, du personnage… Et puis on aime à montrer ici des scènes artistiques que l’on voit peu dans notre Europe occidentale. Notre exposition sur l’Albanie a beaucoup tourné, cet Est de l’Europe et de l’Arc latin a doublement sa place au Mucem…

Persona
5 avril au 23 juin 2019

Jean Dubuffet

Mais votre grande exposition artistique 2019, c’est Jean Dubuffet !

Oui, elle prendra place sur les 1200 m2 d’exposition du deuxième étage.

C’est une exposition monographique ?

Oui, mais mise en contexte. On y verra aussi quelques œuvres d’André Masson, qui lui répondent. Elle est en quelque sorte la suite de mon cycle « Montrons  l’art populaire à travers des œuvres d’artistes », après Picasso et les ballets russes… Il s’agit ici d’explorer son Art Brut, qui inclut à mon sens l’art populaire. Il s’est beaucoup bagarré avec ses contemporains à ce sujet : l’Art Brut n’est pas l’art des fous, des marginaux, même si Dubuffet a recueilli de nombreuses œuvres de malades mentaux. L’Art Brut c’est l’art de tous ceux qui n’ont pas de culture artistique, qui produisent sans mimétisme ce qu’ils ressentent. L’art du peuple.

Pourquoi alors sous-titrer cette exposition Un barbare en Europe ?

On voulait l’appeler Dubuffet ethnographe, mais on s’est dit que ça ne parlerait pas assez, alors on a opté pour énoncer ce paradoxe, puisqu’un barbare c’est, à l’origine, un étranger, un non grec… Dubuffet est européen, mais il explore une autre barbarie, interne. On voulait souligner cette singularité, ce lien entre artiste et artisan que je voudrais continuer à explorer dans ce musée. Et qui nous ramène à Georges Henri Rivière !

Propos recueillis par AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2018

Photos : Jean-François Chougnet président du Mucem @ Agnès Mellon et Josephine Baker et Georges-Henri Riviere devant une vitrine de l’exposition sur la mission Dakar-Djibouti au musée d’Ethnographie du Trocadéro, 1933. (c) Boris Lipnitzki-Roger Viollet

Illustration : Jean Dubuffet, Le Déchiffreur, 26 septembre 1977, collage de 28 pièces d’acrylique sur papier marouflé sur toile, 178 x 214 cm
Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne-Métropole
Droits photographiques © Cyrille Cauvet / Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
Droits d’auteur © Adagp, Paris, 2018


Mucem
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