Regards croisés de scientifiques sur le littoral provençal : mieux comprendre pour mieux protéger

Une OdysséeVu par Zibeline

• 26 septembre 2015 •
Regards croisés de scientifiques sur le littoral provençal : mieux comprendre pour mieux protéger - Zibeline

Le 26 septembre dernier, un catamaran de belle taille quittait le Port de Marseille, avec à son bord une équipe scientifique et un équipage entièrement féminin. L’expédition Sillage Odyssée réunit plusieurs spécialistes en écologie, biologie marine, sciences humaines et sociales, qui étudieront les interactions entre l’homme et le milieu très spécifique qu’est la Méditerranée. Une approche pluridisciplinaire particulièrement intéressante, qui interrogera tout au long du parcours prévu (escales à Bastia, Elbe, les Îles Pontines, le Golfe de Naples, pour revenir dans les eaux françaises et s’achever à Porquerolles fin octobre) l’impact de l’activité humaine sur les littoraux, les diverses pistes pour les protéger, ainsi que le patrimoine matériel et culturel de ceux qui vivent de la mer, ou à proximité.

Le jour du départ, l’Institut Méditerranéen des Métiers du Patrimoine organisait au MuCEM une table ronde destinée à porter des regards croisés sur le littoral provençal, dont la situation actuelle ne peut s’expliquer sans connaître son histoire. Avec Daniel Faget, on apprenait par exemple que dès le Moyen Âge la pression anthropique était forte à Marseille, et qu’au XVIIIe siècle déjà on rejetait à la mer des polluants. Le chercheur invitait à se garder de deux réflexes : penser que les pêches d’autrefois étaient par essence plus respectueuses de l’environnement, car des niveaux de prélèvements excessifs existaient avant l’industrialisation, et construire un tableau apocalyptique de l’avenir halieutique en Méditerranée. Selon lui, on réussirait à limiter le désastre en promouvant les pêches artisanales, ce dont même les grandes structures européennes pourraient se rendre compte… «L’aquaculture serait aussi une des clés de la politique alimentaire, à condition de ne pas produire de la dorade au tonneau.»

L’historienne Martine Chalvet, qui évoquait l’espace forestier littoral en Provence, tenait un discours similaire : les sociétés anciennes n’étaient pas plus en harmonie avec leurs ressources, et entre la coupe de bois de chauffe ou pour cuisiner, alimenter les fours à pain, les tuileries ou la métallurgie, le pâturage des moutons dévoreurs de jeunes pousses et les feux d’écobuage, la forêt méditerranéenne a connu des temps difficiles bien avant le XIXe siècle. D’ailleurs la réaction a rapidement suivi : il s’agissait de protéger la forêt… pour mieux l’exploiter. Avec la plantation de certaines espèces utiles, tout d’abord, comme les chênes lièges, les châtaigniers ou les pins maritimes, ensuite au moment de l’essor du tourisme pour accueillir les «élites urbaines en mal de campagne». Le «mitage» de la colline a quant à lui commencé dès les années 1920, par la construction de villas en nombre exponentiel. Le littoral est depuis longtemps un espace qui provoque «des affects particuliers, une attractivité intense, des pratiques contradictoires entre exploitation et protection»… et le tout s’exacerbe aujourd’hui, avec la pression foncière.

Thierry Tatoni recourait quant à lui aux méthodes de la socio-écologie («qui reste de l’écologie, mais emprunte des réflexion et méthodes aux sciences humaines et sociales») pour comprendre les interdépendances du milieu méditerranéen. Sur le littoral français, la densité humaine est 2,5 fois supérieure que sur le reste du territoire, et il abrite un quart des espèces menacées… parce que ses particularités attirent également une faune et une flore spécifique. L’écologue évoquait l’émissaire de Cortiou, qui déverse les eaux usées de Marseille dans sa baie avec l’impact environnemental et en terme de santé publique que l’on sait.

En présence d’un responsable du Parc Naturel des Calanques, la question des boues rouges de Gardanne n’a pas manqué d’être posée, car on ignore encore la toxicité directe du tapis de métaux lourds déposé pendant des décennies suite à l’activité de l’usine Altéo, sur des kilomètres carrés de fonds sous-marins. A cela Benjamin Durand répondait que l’enquête publique vient de se terminer, et que la réponse finale de l’État n’a pas encore été donnée, même si la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, s’en est saisie personnellement. «Certes, l’effet-Parc n’est pas à la hauteur de ce que la société civile attend, les améliorations sont lentes. Mais nous sommes dans une logique de progrès, on travaille avec les communes littorales pour mieux lutter contre et prévenir les pollutions, la surfréquentation… Il faut beaucoup de pédagogie.»

Quand on l’entend dire que la perception et la relation à la nature font partie des choses les plus difficiles à changer, on le croit volontiers, surtout lorsqu’il évoque le cas du Frioul, dont beaucoup pensent «qu’il s’agit d’un caillou pelé, une masse minérale qui ne risque rien, alors qu’il s’agit d’un écosystème très rare, fragile et précieux». 400 000 visiteurs s’y rendent chaque année.

Espérons qu’avec des initiatives comme celle de Sillage Odyssée, loin de continuer à croire que la mer peut tout absorber, tout dissimuler, on en arrivera à mieux la comprendre, pour mieux savoir comment la protéger avec ses îles et ses littoraux.

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2015

Le catamaran Sillage à quitté la darse Ouest du MuCEM le 26 septembre, piloté par son capitaine Nathalie Ille. Vous pouvez suivre son Odyssée sur le blog www.sillage-odyssee.fr

Photos : Catamaran Sillage sur le départ et table ronde Regards sur le littoral provençal -c- G.C.

Table-ronde-Regards-sur-le-littoral-provencal

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