Maelström, une pièce de Fabrice Melquiot mise en scène par Marie Vauzelle

Une fille comme çaVu par Zibeline

• 20 janvier 2021⇒22 janvier 2021 •
Maelström, une pièce de Fabrice Melquiot mise en scène par Marie Vauzelle - Zibeline

Artiste accompagnée par Les Théâtres, la metteure en scène Marie Vauzelle crée aux Bernardines une nouvelle adaptation du texte de Fabrice Melquiot, Maelström.

Adolescence, handicap, colères, trouvent, enserrés en une forme neuve, une expression puissante qui interroge avec pertinence notre rapport au monde.

Zibeline : Comment et pourquoi avez-vous choisi ce texte de Fabrice Melquiot, publié en 2018 et qui a déjà fait l’objet d’une mise en scène par Pascale Danielle Lacombe la même année ?

Marie Vauzelle : C’est d’abord une réponse à une commande de Dominique Bluzet, directeur des Théâtres. Il s’agissait de monter un texte « jeune public » d’un auteur connu. Jusque-là, je travaillais surtout à partir de mon écriture. Du coup, j’ai lu beaucoup avec l’aide du Massalia qui est aussi coproducteur et dispose d’une belle bibliothèque de textes à destination du jeune public. Il faut préciser que cette commande exigeait de travailler avec une petite équipe. J’ai alors cherché des textes avec peu de personnages et j’ai eu un énorme coup de cœur sur ce texte, Maelström. Très poétique, il parle à la fois de quelque chose de très à vif, notamment politiquement, parce que, quand on se plonge dans la réalité des sourds, il y a un vrai combat avec de vraies questions à propos de cette différence et de son accueil dans la société. Il s’agit du monologue d’une adolescente sourde, Véra, ainsi s’ouvrait la question plus universelle de l’adolescence. Le sujet de cet enfermement des êtres dans une identité particulière a croisé complètement mes préoccupations et la forme théâtrale que je cherche, c’est-à-dire la poésie, la métaphore… C’est un texte très beau qui a la qualité de ne rien chercher à résoudre.

Il y a donc deux pans dans ce travail : une « rage poétique » dont vous parlez en exergue de votre présentation, qui est celle d’une génération mais qui a aussi quelque chose d’universel, car nécessaire à la construction de soi, et aussi une évocation du handicap qui rend invisible.

Cela pose beaucoup de questions même au sein de la communauté sourde. L’une d’entre elles, soulevée par l’invisibilité, est celle d’une langue étrangère au sein d’une langue majoritaire (d’ailleurs j’espère que ce texte sera traduit en langue des signes). Véra est appareillée depuis son plus jeune âge, seule dans un collège d’entendants. La question du langage est omniprésente ainsi que celle de la révolte posée de façon très subtile et très belle : il y a cette mue un peu animale de ce moment de l’adolescence où Véra choisit d’être ce qu’elle est. Certes on parle de handicap pour les sourds, mais ils ont quelque chose de plus que nous : ils peuvent faire silence. Quand le monde est trop pénible, il y a la possibilité de fermer les yeux et c’est fini. Ce « plus » lié au handicap est aussi développé : si la question de l’invisibilité revient beaucoup dans la bouche de Véra se pose aussi le choix de ce « plus » qu’elle s’approprie au cours du texte.

Une manière de travailler son rapport au monde, de le choisir ?

Oui. Elle vient d’être éconduite par un garçon, dont elle est très amoureuse et qui vient de lui dire qu’il ne peut pas « sortir avec une fille comme ça ». Grâce à la confrontation avec son propre personnage plus âgé en une fine pirouette métaphorique, Véra se réconcilie avec elle-même et ce qu’elle subissait devient un choix assumé.

Cette création est multiple, sonore, musicale, vidéo… comment tout cela s’articule ?

C’est venu du texte lui-même, il est écrit par fragments et Melquiot précise en exergue qu’il y a entre ces fragments une place pour un espace sonore ou musical au choix du metteur en scène. J’ai pris ces indications au pied de la lettre, et ça me semblait intéressant d’incarner ce à quoi n’a pas accès Véra, c’est-à-dire la musique. Il y a donc la présence de « l’autre » Véra, un musicien sur scène qui peut aussi représenter l’objet de son désir, le garçon qu’elle aime, l’entendant. Je me suis appuyée sur mes recherches sur le terrain, une collecte de témoignages, mais le confinement a malheureusement freiné cette partie de mon travail. Se sont imposées alors des évidences : un sourd appareillé n’entend pas pour autant comme un entendant, cela peut être quelque chose de pénible de douloureux, avec des fréquences que l’on n’entend pas, il y a toute une éducation de l’oreille -depuis la toute petite enfance notre cerveau trie les sons, alors que la personne appareillée plus tard perçoit tout au même niveau. D’où la volonté de partager avec le public, essentiellement le public collégien, une expérience sensorielle de ce que peut être l’appareillage, faire ressentir dans le corps et pas simplement par le discours les sensations d’un sourd appareillé. Cette première étape m’a conduite à travailler avec un créateur sonore (Josef Amerveil). Puis il m’est apparu que ce serait une erreur de ne pas traiter l’aspect visuel puisque les sourds ont une appréhension, une compréhension du monde visuelle, dimension essentielle du spectacle surtout si, comme je l’espère, des sourds viennent voir le spectacle. J’ai fait appel au vidéaste Raphaël Dupont : grâce à des vidéos interactives il s’inspire des recherches sur la cymatique, afin de rendre perceptible au spectateur l’expérience du son. L’enjeu dans cette création est de faire tenir ensemble un texte qui est assez théâtral, discursif et un dispositif sensoriel.

Une pièce qui ne peut pas passer autrement que par l’expérience vécue…

Cela n’aurait aucun sens, sinon je ferais autre chose, du cinéma, du documentaire… mais là, on travaille le spectacle vivant avec sa présence et les sensations  physiques et partagées. Le son arrive partout dans la salle, on travaille sur un dispositif de l’ici et du maintenant. À cela s’ajoute la rencontre passionnante avec de très jeunes comédiens (Louise Arcangioli et le musicien Léopold Pélagie)

En regard du titre Malström ?

Il y a ce phénomène de rencontres de courants différents qui deviennent quelque chose d’organique. Je veux que la rencontre de toutes ces disciplines artistiques ait cet effet. Le texte lui-même montre un temps qui n’est pas cohérent : cette boucle temporelle est notre maelström intérieur… Nous ne sommes pas naturellement organisés dans nos sensations, nos souvenirs. Il fallait que la forme rende ce malström… le théâtre rend toujours le fond par la forme.

Travailler sous l’épée de Damoclès des annulations influe sur votre travail ?

J’entends qu’il y a une réalité qui nous dépasse avec cette pandémie et je me sens un peu perdue et aussi responsable au-delà de nos préoccupations égoïstes, intimes et corporatistes. Il y a une préoccupation plus large, c’est très particulier ce que l’on vit ! J’ai décidé depuis le début de faire comme si. J’avoue que ces dernières semaines un certain doute s’installe. Tout ce travail est accompli en vue de la rencontre avec le public, il perd tout son sens s’il n’a pas lieu.

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2020

20 au 22 janvier (pour les professionnels uniquement)
Théâtre des Bernardines, Marseille

Photographie : Maelstrom © Jason Rasoux

Théâtre des Bernardines
17 Boulevard Garibaldi
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/