Expérimenter le charme mystérieux d’une maison bulle en visitant la Maison Bernard, à Théoule-sur-Mer

Une bulle où se loverVu par Zibeline

Expérimenter le charme mystérieux d’une maison bulle en visitant la Maison Bernard, à Théoule-sur-Mer - Zibeline

Visiter une maison bulle, c’est une expérience unique. La famille Bernard ouvre au public les portes de son incroyable cocon au milieu des roches rouges de l’Estérel, conçu par le génial Antti Lovag dans les années 70.

Le charme mystérieux d’une maison bulle opère immédiatement. Tout ici est pensé à hauteur – et à forme – d’homme. Pas d’angle droit, car la rotondité – originelle – est plus adaptée à nos morphologies comme à notre gestuelle. C’est à la fin du XIXe siècle qu’a émergé le mouvement de l’architecture organique. Le courant prend de l’ampleur en France dans les années 60. L’un de ses fers de lance, le hongrois Antti Lovag – méconnu encore aujourd’hui du grand public -, réfutait le terme d’architecte. Il se préférait « habitologue » ou « bricoleur », revendiquant des constructions pensées comme des enveloppes humaines. Tel un agglomérat d’alvéoles tapies dans le paysage, ses maisons bulles sont d’époustouflants cocons qui se lovent dans leur environnement, en épousent les contours. Seules trois constructions de ce type signées de sa main existent dans le monde, toutes sur la Côte d’Azur. Si le Palais Bulle ayant appartenu à Pierre Cardin a fait couler beaucoup d’encre – 29 pièces sur plus de 7 000m², en vente depuis cinq ans à un prix tenu secret, oscillant entre 100 et 400 millions d’euros -, à quelques encablures se situe la plus discrète Maison Bernard, que la famille ouvre à la visite depuis 2015.

Immersion auprès de Rachel Robinson, artiste et chef de projet ayant travaillé dix ans aux côtés d’Antti Lovag, et de Martine Pellissier, professeur d’architecture à Cannes Université, qui guidaient ce matin-là de mars un groupe d’une quinzaine de visiteurs au sein de la marine jalousement gardée de Port-la-Galère (lire encadré). 

©Yves Gellie pour le Fonds de Dotation Maison Bernard

Se fondre dans l’environnement 

C’est en 1969 qu’Antti Lovag croise la route de Pierre Bernard. Féru d’art, l’industriel veut bâtir une demeure de vacances pour sa famille comptant trois enfants. Il opte alors pour une maison bulle, entité enveloppante ménageant une porosité totale avec la nature environnante, accessible par ses innombrables ouvertures. Tapis sur les contreforts de Théoule-sur-Mer, les toits de la Maison Bernard étaient à l’origine recouverts de plantes grimpantes – supprimées lors de la rénovation en 2010, pour renforcer l’étanchéité du bâti. Aujourd’hui, ce sont ses bulles nues qui pointent, d’une magnifique couleur ocre, rappelant tant des coraux que les roches rouges du massif de l’Estérel voisin. Quasi invisible de l’extérieur, la maison est pourtant incroyablement spacieuse et lumineuse en son for intérieur, doté de 800m² habitables. Distribuées en un petit dédale utérin, les pièces communes – salon, cuisine, toutes tournées vers la mer – conduisent aux appartements privés, un pour chaque membre de la famille. Tous convergent vers la piscine à débordement, qui peut se rejoindre pieds nus depuis les toits, ou par des marches d’escaliers taillées dans la roche. C’est un faste du dénuement que célèbre la demeure. Si elle est aujourd’hui encore habitée durant les vacances par ses propriétaires, y trônent seulement quelques lampes d’époque et des sculptures provenant de la galerie que Pierre Bernard possédait près du port de Nice. Les meubles, quant à eux, sont taillés directement dans la pierre noble qui recouvre le sol, marbre ou travertin. 

Convivialité et intimité

Les points de rassemblement sont nombreux dans la maison, jusque sur son perron circulaire incluant un léger dénivelé central, pour mieux ancrer au sol et inciter à lever la tête au ciel. Les imperceptibles détails de la sorte sont légion, qui influent sur la posture du corps : banc légèrement incliné, pour orienter le regard vers le ciel ; lits – ronds eux aussi – légèrement surélevés pour voir le soleil se lever… Les fenêtres, innombrables, cultivent un effet d’ébrasement (percement en oblique), renforçant le lien perpétuel avec les éléments, évoluant au fil des heures et des saisons en de véritables compositions picturales. Jaune ou orange translucides, miroitant au soleil telles des lentilles géantes, les portes ne cloisonnent pas les espaces, mais les définissent. Il faut dire qu’au mitan des années 70, la convivialité est de mise : les salles de bains, composées d’élégantes mosaïques monochromes, pouvaient accueillir une dizaine de baigneurs. Au mur, les alcôves ne manquent pas non plus pour ranger les bouteilles ! L’optimisation de l’espace est étudiée : tout tourne et vire ici, les plateaux sur les tables pour servir chaque invité, comme les placards pour multiplier les espaces de rangement. Au plafond, de nombreux dénivelés, accessibles par d’étroits escaliers, créent autant de « hamacs » suspendus, permettant de lézarder au plus près des cieux, mais aussi d’atténuer la résonance d’un espace circulaire. 

© Yves Gellie pour le Fonds de Dotation Maison Bernard

Construction intuitive 

Modèle d’inventivité, la maison bulle de Lovag se construit de manière quasi intuitive : au plan préétabli, l’architecte préférait une construction « par simulation », nécessitant d’être sur le terrain. Pensée in situ pour trouver le meilleur angle de vue, la structure, véritable squelette d’acier, était ensuite enduite de métal perforé ou de béton mélangé à des billes de polystyrène. Les chantiers du constructeur étaient des lieux de recherche, d’invention et de remises en question perpétuelles ; les artisans, locaux, y embarquaient souvent pour plusieurs années. Démarré en 1971, celui de la Maison Bernard dura dix ans ; une décennie durant laquelle une solide amitié se noua avec Pierre Bernard. Ses trois enfants ont grandi sur le chantier, chacun choisissant couleurs et fonctionnalités de son appartement respectif – à dominante rose, orange ou encore « arc en ciel », regroupant toutes les couleurs présentes dans la maison. Dès 2010, un travail de rénovation est entrepris par la famille, en complicité avec l’architecte Odile Decq. Les couleurs sont ravivées, l’étanchéité et l’isolation repensées. Aujourd’hui, un camaïeu de rouge, d’ocre et d’orange tranche avec le bleu profond de la Méditerranée qui enceint le tout. L’azur se mire par les nombreux skydomes ouvrant sur le ciel ; les baies vitrées oblongues plongent dans la mer ou offrent des instantanés sur le vert éclatant des cactées et palmiers alentour. 

Une œuvre d’art vivante

La Maison Bernard est une réelle œuvre d’art vivante, qui enserre en ses bras les visiteurs pour entamer avec lui un immédiat dialogue muet, en connivence avec les éléments. En ce jour de printemps balbutiant, baigné de l’odeur des freesias des massifs voisins, elle ouvrait sur l’incroyable azur d’un bleu profond, balayé par le fort vent de la veille. Les jours de tempête, la bulle constitue un vaisseau amiral défiant le vide. Sur place, les photos sont interdites pour en préserver le secret ; de fait, la visite est une expérience à vivre. C’est un véritable voyage dans une utopie incarnée, autant qu’une unique expérience sensorielle, sensuelle, quasi charnelle – quand la main se promène sur le marbre poli de la salle de bains – qu’en propose la découverte. 

JULIE BORDENAVE
Avril 2020

Maison Bernard, Port-la-Galère, Théoule-sur-Mer
Visites tous les mardis à 10h d’octobre à avril ; un mardi sur deux en mai, juin et septembre
20 € tarif plein, 10 € tarif réduit (étudiants, et moins de 18 ans) 
fonds-maisonbernard.com

Photo : Maison Bernard  ©Yves Gellie pour le Fonds de Dotation Maison Bernard


Les résidences d’artistes

Depuis la création de la Fondation Bernard en 2015, des résidences sont proposées à des artistes pour une durée de six mois. Accueillis dans un ancien bassin de rétention reconverti en studio, qui hébergea Antti Lovag lui-même et son épouse, ils sont invités à livrer une œuvre in situ inspirée par les lieux, qui restera dans les murs. Dès 2015, Paul-Armand Gette y a imaginé le 0m, allusion plastique au marégraphe marseillais visant à remettre les compteurs internes à zéro, après une visite qui déboulonne les sens. En 2016, Emma Dusong a créé un dispositif jouant sur la spatialisation sonore. Une collection de livres éditée aux Presses du réel documente chacune de ces expériences. Paru en mars 2020, le 3e volume concerne le travail du photographe Yves Gellie, articulé autour de la lumière et de sa perception. Suivront d’ici la fin de l’année un ouvrage plus global concernant la Maison Bernard, puis un autre autour des œuvres de la sculptrice Susanna Fritscher en 2021.

Photo : Port la Galère Couelle © Julie Bordenave


L’architecture organique, une utopie en actes

Issues d’une contre-culture ayant inspiré jusqu’aux Barbapapa, les maisons bulles sont l’apanage de Claude Costy, Pascal Haüsermann et surtout Jacques Couëlle. Ce dernier développa avec Antti Lovag le courant de l’architecture-sculpture, dans le sillage de l’habitat organique théorisé par Frank Lloyd Wright. Visant à intégrer le paysage au lieu de le défigurer, leurs constructions répondent aux grands ensembles qui poussent alors sur les littoraux afin d’y absorber le tourisme de masse (Grande-Motte, Port-Grimaud, Marina Baie des Anges…). Les deux hommes se rencontrent à Théoule en 1963. Couëlle y démarre une autre réalisation insolite : la singulière résidence de Port-la-Galère, marina privée adossée à la falaise rouge de l’Estérel. Regroupées en grappes de 6 à 13 logements, ces constructions dardent leurs façades au-dessus des flots. À noter qu’Antti Lovag a signé aussi l’Observatoire de Caussols, sur le plateau de Calern. La Maison Gaudet, sa première maison bulle démarrée à Tourrettes-sur-Loup en 1968, est inscrite au titre des Monuments historiques depuis 1998. Antti Lovag y vécut jusqu’à sa mort, en 2014.


JULIE BORDENAVE
Avril 2020