Géraldine Cance, attachée de presse de festivals de cinéma, témoigne de l'impact de la crise Covid-19

Une attachée dé-tâchéeVu par Zibeline

Géraldine Cance, attachée de presse de festivals de cinéma, témoigne de l'impact de la crise Covid-19 - Zibeline

Zibeline a voulu savoir comment une attachée de presse de festivals de cinéma peut exercer ses missions alors que rencontres et rassemblements sont devenus impossibles.

Le Festival International des Films de Femmes de Créteil (filmsdefemmes.com/), le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient (pcmmo.org/), le Festival International du Film d’Aubagne Music & Cinema (aubagne-filmfest.fr/fr/), Cannes Visions sociales (offres.ccas.fr/culture-et-loisirs/visions-sociales/) : Géraldine Cance est attachée de presse depuis une quinzaine d’années auprès de ces manifestations frappées de plein fouet par les mesures sanitaires au temps de la Covid-19.


Zibeline : Vous êtes attachée de presse depuis plusieurs années déjà. Comment le devient-on ?

Géraldine Cance : Il y a 10 000 manières de devenir attaché.e de presse car cela recouvre plusieurs métiers. Moi, j’ai choisi cette voie parce que j’aime le cinéma. J’ai fait des études de lettres. Ce n’est pas un parcours type. Mais il existe des écoles d’attaché.e.s de presse.

En mai 2019, vous étiez à Mandelieu la Napoule dans ce superbe décor du Domaine d’Agecroft, pour la 17e édition de Cannes Visions Sociales. En ce 18 mai 2020, alors que la 18e édition ne se passe pas sur place, où êtes-vous ?

Je suis toujours confinée chez moi à cause de la restriction des 100 kms. Je suis assez loin de La Napoule et ne peux aller me promener sur la Croisette !

C’est une édition parrainée par le réalisateur Pierre Scholler* avec un coup de projecteur sur le cinéma africain. Qui voit les films cette année ?

Exceptionnellement cette édition ne peut avoir lieu au Village Vacances Le Domaine d’Agecroft. On a décidé de passer en numérique comme beaucoup de festivals. À travers une plateforme qui existe déjà pour les agents des activités sociales de l’énergie qui ont déjà une médiathèque en ligne. S’est posée la question d’une ouverture au public. Une décision à prendre très vite ! Le choix a été fait de s’appuyer sur la plateforme existante. 650 000 bénéficiaires des Activités Sociales de l’énergie vont pouvoir profiter de la sélection puisque tous les films prévus sauf un sont mis en ligne.

Et quel est votre rôle dans cette nouvelle mouture ?

Mon rôle est pratiquement inexistant. J’ai envoyé un communiqué à la presse professionnelle qui n’était pas très intéressée car les films n’étaient pas destinés au grand public. Les agents, eux, avaient une information interne.

Ce n’est pas la première manifestation annulée ou transformée. Comment avez-vous réagi le 14 mars à l’annonce du confinement juste avant l’ouverture du Festival d’Aubagne ?

J’étais en plein Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, le dernier week-end, et on suivait les infos au jour le jour. Les jauges des salles autorisées réduisaient. On a eu notre dernière projection à l’Institut du Monde Arabe. On a cru qu’on pourrait accueillir le public dans les salles de 50/60 personnes et, finalement, on n’a pas pu faire le nouvel an iranien. Moi j’étais aussi sur le Festival International des Films de Femmes de Créteil qui a été annulé et j’avais Aubagne 15 jours après !

Quel bilan tirez-vous de l’expérience d’Aubagne ?

Le Festival International du Film d’Aubagne Music & Cinéma a été hyper réactif. En 15 jours l’équipe a réussi à remonter le festival de façon numérique, il a été le premier en France à faire cela. Ils ont eu plus de 20 000 personnes qui se sont inscrites pour les accréditations et on peut considérer qu’en moyenne deux personnes regardent en même temps. Et ils ont eu des surprises. Par exemple, pour les films Un Fils (journalzibeline.fr/programme/un-fils/) et Papicha (journalzibeline.fr/critique/papicha/), qui n’avait pas été vu en Algérie car censuré, le bouche-à-oreille a fonctionné et il ya eu plein d’abonnés d’Algérie. La dimension internationale était très, très forte ! Cela fait réfléchir tous les festivals. Cela ouvre des opportunités et des manières de communiquer différentes.

L’offre en ligne est très abondante : selon vous les gens ne vont-ils pas se lasser de ce mode de visionnement ? Ne vont-ils pas avoir envie de voir les films ensemble ?

J’espère bien ! Là, on a sauvé les meubles, ce qui n’est déjà pas si mal ! Les rencontres en e-cinéma c’est une belle idée qui ne marche pas. Les réalisateurs parlent dans le vide, les gens posent une ou deux questions par chat comme ça, mais le plaisir de la rencontre n’est manifestement pas là, chacun étant devant son écran ! C’est très différent quand on a des réalisateurs par Skype devant un public réuni dans une salle parce qu’alors chacun voit son interlocuteur et l’échange devient tangible.

Plus question de rencontres à ce moment-là avec les cinéastes et les journalistes. Quels ont été les nouveaux outils au sein de votre activité d’attachée de presse ?

Aucun outil nouveau n’a été mis en place. On travaille déjà principalement par téléphone et par mail. C’est juste qu’on n’a plus le bonheur de pouvoir aller sur un festival et de profiter de son travail : on a appelé les gens pendant des mois au téléphone et on ne pourra pas les croiser, les rencontrer ! Au niveau des relations presse, ça se réduit considérablement mais cette tendance ne date pas de la Covid-19. On peut dire que ça a commencé avec les attentats. À partir de 2016, déjà la distance s’est créée entre les journalistes et les attaché.e.s de presse. On ne peut plus aller dans les rédactions comme ça. Il y a des surveillances, il faut être attendu. Les liens se sont durcis et le côté numérique s’est imposé : pour les petits films, les gens ne se déplacent plus en salle et donc la relation est moins riche qu’avant.

Aujourd’hui, le confinement est terminé mais il y a des restrictions de circulation sur le territoire, comment pouvez- vous travailler ?

Pour le moment je ne travaille pas ! Je devais être à Cannes et Cannes est annulé. Je n’ai aucune proposition pour l’été. De toutes façons, tous les cinés sont fermés !

Vous êtes en free-lance. Comment cela va-t-il se passer pour tous ceux qui ont le même statut ?

On a toutes et tous des manières de fonctionner différentes. Moi comme je suis spécialisée sur les festivals de cinéma, je travaille avec les structures qui organisent ces festivals et je suis donc sur des CDD. Pour moi c’est moins « grave ». Certes j’ai perdu des contrats, mais si l’activité reprend, je vais retrouver les festivals avec lesquels je travaille –à condition qu’ils arrivent à se remettre de tout ça, ce qui n’est pas évident !

En attendant je suis couverte par un chômage « normal » parce que j’émarge chez Pôle Emploi comme n’importe quel employé en CDD. Mais il y a une association, le C.L.A.P (Cercle Libre des Attaché-e-s de Presse), montée en début de confinement par des attaché.e.s de presse avec qui je suis en contact parce que ça m’intéresse même si mon statut est à part, vu que je ne suis pas directement sur les films. Il s’agit de faire valoir leurs droits : l’idéal étant d’aligner leur statut sur celui des intermittents. En fait elles/ils travaillent de la même manière que ceux qui sont sur le projet du film. Simplement, elles/ils sont en bout de la chaîne. Là, il n’y a plus de film, donc plus de boulot. D’autres situations existent : la plupart des attaché.e.s de presse sont indépendant.e.s mais si elles/ils bossent dans de petites structures, elles/ils peuvent aussi être employé.e.s à mi-temps. En fait, comme c’est un métier qui n’a pas de statut, c’est un peu bâtard ! On est dans une débrouille permanente.

Pourtant on demeure indispensables pour faire rayonner les films, les festivals, faire passer l’information. En fait, l’appellation « attaché.e de presse » recoupe des réalités diverses. Aujourd’hui une attachée de presse qui bosse en pharmaceutique est surchargée de travail alors que l’attachée en cinéma n’en a plus ! Si on considère le métier d’électricien par exemple : celui qui œuvre sur les plateaux est un intermittent, celui qui travaille dans le bâtiment non : on devrait peut-être établir cette différence-là pour notre métier.

Mais je ne suis pas sûre qu’on nous invite à grossir les rangs des intermittents ! (rires)

Comme l’a très bien dit Laurence Granec (attachée de presse et présidente du C.L.A.P, ndlr) dans une interview : les attachées de presse sont dans les trous de la raquette !

Il n’y a pas de date encore pour la réouverture des salles et la reprise de l’activité cinéma, comment voyez-vous votre avenir ?

Dans le meilleur des cas l’été passe. On va bronzer sur des plages (rires) et les choses reprennent à partir d’octobre. Dans dix jours, les revues de presse rendues, je n’aurai plus de travail. Ce sera l’occasion de réfléchir. Peut-être l’an prochain ne serai-je plus attachée de presse !

Entretien réalisé par ANNIE GAVA et ÉLISE PADOVANI
Mai 2020

*vimeo.com/418218715

Photographie : Géraldine Cance © X-D.R.