La compagnie de théâtre jeune public Peanuts face au nihilisme des temps de crise

Un spectacle, c’est vivantVu par Zibeline

La compagnie de théâtre jeune public Peanuts face au nihilisme des temps de crise - Zibeline

La compagnie marseillaise Peanuts, coupée deux fois en plein élan dans sa nouvelle création, est en résidence au Théâtre Massalia et ne baisse pas les bras.

Marseille, quartier de la Belle-de-Mai, le 1er décembre 2020. Une froidure soudaine arrive des montagnes, deux chats font la sieste dans le jardin de La Friche, roulés en boule de fourrure épaisse. Peu de monde circule dans ce lieu culturel si animé d’habitude, confinement oblige. Mais sur le Grand plateau, si les 372 places en gradin sont vides de spectateurs, une poignée de personnes s’activent. Les membres de la Cie Peanuts, sans les comédiens, travaillent à peaufiner lumières, machineries, vidéos de leur nouvelle création, Fin de la 4e partie.

Un spectacle dont le processus d’écriture a démarré en 2018, qu’ils auraient dû jouer cet hiver. Malheureusement, le Covid est venu bousculer par deux fois les étapes de conception : la présentation au public du Théâtre Massalia, qui les accueille en résidence, ne se fera que dans un an. C’est dur pour l’équipe, particulièrement les comédiens, explique Magdi Rejichi, metteur en scène et scénographe. « Rester investi sur une période aussi longue est ardu, ils sont plus démobilisés que les techniciens, car convoquer des personnages demande certaines conditions de concentration. » Lui-même doit mettre les bouchées doubles pour maintenir une cohérence au projet, coupé dans son élan, et privé de sa confrontation à la scène, indispensable car « un spectacle doit vivre pour que l’on trouve les moyens de le faire évoluer, l’améliorer ».

Reprendre dans de bonnes conditions

Le théâtre Massalia a proposé à la compagnie, avec la résidence, une somme pour couvrir salaires et repas, afin de compenser la perte de recettes. « Si nous n’avions pas le soutien indéfectible des structures culturelles, et des tutelles compréhensives, nous ne pourrions pas reprendre dans de bonnes conditions », soupire Magdi Rejichi. Le dispositif sanitaire du deuxième confinement, contrairement au premier, leur permet de répéter, et s’il n’y a pas de nouvelle vague de Coronavirus en 2021 « on devrait s’en sortir, même si on n’est pas passé loin de la catastrophe ». Prêt garanti par l’État, « année blanche » du dispositif intermittent et chômage partiel leur ont gardé la tête hors de l’eau. La compagnie poursuit aussi ses rendez-vous en milieu scolaire, pour de petites formes qui demeurent autorisées. Reste qu’en 2020 « on a perdu énormément d’argent, entre 15 000 et 30 000€ de manque à gagner : autant de projets non développés ». Car comme beaucoup de structures du spectacle vivant à but non lucratif donc n’ayant pas, par définition, vocation à générer des bénéfices, sa trésorerie n’est pas épaisse : « nous réinvestissons tout dans les créations, moyens humains ou matériels ».

Surtout, ne devenez pas nihilistes !

Fin de la 4e partie, spectacle jeune public destiné aux 9 ans et plus, s’inspire des réflexions sur la technologie et la numérisation galopante du philosophe récemment décédé Bernard Stiegler, pour qui le tout automatisé signifiait la destruction du désir. « C’est un peu la métaphore du cyclope, relate le metteur en scène. Aucune capacité de perspective, car il n’a qu’un œil. Nos smartphones sont comme ça. » Pour les artistes de la Cie Peanuts, travailler ces problématiques, garder vivant l’imaginaire d’un futur désirable est indispensable. « Avant cette crise, on savait déjà que ça allait mal se passer, vu la façon dont l’humanité se gère. Avec la concrétisation des inquiétudes, il faut conserver des espaces pour penser un avenir en commun qui reste positif. Dire aux enfants, surtout, ne devenez pas nihilistes. Car la période y est malheureusement propice. » Bernard Stiegler s’est suicidé, mais les jeunes, philosophes nés, gagneront certainement à ce qu’on leur parle avec honnêteté du monde dans lequel ils grandissent, sans leur en plomber les perspectives. Ils auront bien le temps, plus tard, d’envisager de le changer, si les adultes échouent à le rendre plus vivable.

GAËLLE CLOAREC
Décembre 2020

Photo : Magdi Rejichi (c) G.C