Entretien avec Emmanuel Ethis, recteur de l'académie de Nice, à propos de l'Éducation Artistique

Un recteur enthousiaste

Entretien avec Emmanuel Ethis, recteur de l'académie de Nice, à propos de l'Éducation Artistique - Zibeline

Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Nice, est, avec le ministre de l’Éducation Nationale et celui de la Culture, Président du Haut Conseil à L’éducation artistique et culturelle.

Zibeline : Depuis octobre 2018 la Charte pour l’Éducation Artistique est mise en place, avec 10 villes volontaires engagées dans le processus. Quel en est le principe ?

Emmanuel Ethis : C’est une des propositions majeures du Président Macron et des ministres de l’Éducation et de la Culture. Une mesure centrale et enthousiasmante, une exigence politique. Le principe en est extrêmement simple : tout élève doit avoir, durant son parcours scolaire et étudiant, vécu un vrai rapport avec la Culture et les Arts.

En quoi cette exigence est-elle nouvelle ?

L’éducation artistique, ce n’est pas seulement aller visiter un musée de temps en temps. Et cela ne doit pas être essentiellement destiné à ceux qui, par leur éducation familiale, ont déjà accès à l’art. Non. L’EAC est fondé sur trois piliers : il s’agit d’avoir une pratique artistique, de comprendre l’art par l’art ; d’avoir accès à la connaissance, c’est-à-dire de recevoir une éducation à l’art, à son histoire, à ses courants et à ses œuvres ; et de rencontrer des artistes professionnels. En dehors de ces objectifs culturels, le processus qui est mis en place par les villes construit une nouvelle démocratie, qui permet de retrouver le sens de la discussion entre les institutions culturelles et scolaires. Mais aussi de penser un territoire, ses transports, ses rythmes, ses habitants. La Charte engage les villes dans des processus de suivi et d’évaluation. Sur le territoire régional Cannes a déjà atteint le 100% EAC et met en place une offre sur les trois points décrits pour chacun de ses élèves. Château Arnoux-Saint-Auban s’y est également engagé, ainsi que Carros.

Comment se déroule cet engagement ?

C’est le maire de Carros qui a postulé, décidé à orienter sa politique culturelle dans cette direction, et à faire travailler les institutions culturelles et éducatives de sa ville ensemble : il s’agit de respecter les 10 articles. Carros est une ville intéressante pour cela, aux solides équipements culturels, avec une ville haute et une ville basse, un véritable travail sur le territoire et la population à accomplir, et un engagement pour la culture qui y a une histoire.

Et cet engagement peut-il s’appuyer sur des financements supplémentaires ?

Cela n’est pas la question. Les villes sont heureuses que nous les accompagnions dans ce processus de partage des outils et d’expertise.

Pas de financements supplémentaires, ni de la DRAC, ni des rectorats ? Comment les établissements culturels peuvent-ils s’engager dans ce processus et rémunérer les artistes ?

Ce sont les villes qui s’engagent, les collectivités peuvent apporter des financements. Le plus beau financement, c’est l’investissement que l’on fait pour notre jeunesse. Si on ne fait pas venir les enfants quelle est l’utilité d’avoir des équipements culturels ?

Comment ce 100% EAC s’articule-t-il avec l’enseignement artistique scolaire ?

Les enseignants des matières artistiques font évidemment partie du processus. Mais l’autonomie des établissements secondaires leur permet désormais de déployer des projets d’établissement. Ils peuvent inventer des systèmes qui correspondent à leur territoire plus ou moins enclavé, à leur population plus ou moins mixte, à l’existant. Chacune des expériences des 10 villes fera l’objet d’une évaluation, qui permettra de les généraliser à tout le territoire.

Les professeurs de lycée qui enseignent en spécialité ou en option Art semblent particulièrement inquiets de la Réforme des lycées. Comment sont-ils intégrés dans cette politique du 100% EAC ?

Ils en font évidemment partie. Mais il ne s’agit pas de s’adresser aux seuls élèves de ces secteurs. Ceux-là sont déjà en contact avec l’art et avec des artistes.

La réforme des lycées est une magnifique opportunité, une incroyable avancée. Un élève de troisième me disait il y a quelques jours que sa passion dans la vie, c’était les mangas, mais qu’il voulait devenir pilote de ligne. Aujourd’hui il n’est pas obligé de choisir entre un parcours scientifique et artistique. C’est passionnant de voir comment déjà les élèves combinent les options, déconstruisent le vocabulaire et les filières, scientifiques, économiques, littéraires ou technologiques, qui les enfermaient dans un schéma et souvent séparaient les filles et les garçons. Former des citoyens, c’est offrir tout ensemble la littérature, les sciences et les arts, les technologies. Quant aux spécialités artistiques elles sont valorisantes et elles seront valorisées. Le contact avec les artistes dès le plus jeune âge viendra sans aucun doute grossir les rangs de ceux qui choisiront ces spécialités au lycée.

Ce travail que vous avez mis en place au niveau national, allez-vous le poursuivre dans l’académie de Nice ? Il a été question d’une fusion des deux académies de la région…

Ce n’était pas l’objet de l’entretien pour lequel vous m’avez sollicité…

Zibeline est un magazine régional, l’éventuelle fusion des académies nous intéresse…

Evidemment, l’échelle régionale est une préoccupation majeure de nos académies. Je vais vous répondre, parce qu’en fait cela a à voir avec le principe même de la mise en place de l’EAC.

Les ministres de l’Éducation et de la Culture croient que l’on construit avec plus d’efficacité dans la proximité territoriale, la concertation, la discussion avec tous les acteurs d’un territoire. Donc : il n’est pas question d’une fusion des académies ni des rectorats d’Aix-Marseille et de Nice. Mais nous allons mettre en commun ce que nous avons, chacun, de meilleur, pour satisfaire l’attente régionale. Un lycéen de Toulon doit pouvoir choisir sa formation supérieure à Marseille ou à Nice. Notre objectif est de satisfaire les attentes sur l’ensemble du territoire régional. Comme pour l’EAC, l’enthousiasme est le préalable à tout cela. Il s’agit de construire une France où chacun a envie de parler à tous. À partir du pratique, du concret, du trajet pour aller à l’école, de l’horaire des musées. De construire une altérité joyeuse d’expérience. C’est parfois très simple : Jean Vilar disait que si on veut que les ouvriers viennent au théâtre après leur travail il faut changer les horaires. Sur des points comme cela, on peut tous travailler, à gauche et à droite, à retrouver le sens du commun.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Avril 2019

Lire là le témoignage de Pierre Caussin, directeur du Forum Jacques Prévert à Carros, qui participe à l’EAC, et ici notre enquête auprès des enseignants.

Photo : Emmanuel Ethis c X-D.R