Rencontre avec Alexis Labat, nouveau directeur général de l’Orchestre National Avignon-Provence

« Un élargissement du répertoire ne peut qu’entraîner un élargissement des publics »Vu par Zibeline

Rencontre avec Alexis Labat, nouveau directeur général de l’Orchestre National Avignon-Provence - Zibeline

Zibeline : Comment définiriez-vous aujourd’hui votre rôle au sein de l’Orchestre National Avignon-Provence ? Le rôle d’un directeur général est-il foncièrement différent ou complémentaire de celui d’un directeur artistique ?

Alexis Labat : Les missions d’un poste de directeur général diffèrent en effet d’un orchestre à un autre. La constante demeure de guider la politique de la structure aux côtés du directeur musical -de la directrice musicale, en l’occurrence. On s’intéresse, pour mettre en œuvre cette politique générale, à l’ensemble des aspects techniques liés à un orchestre. Qu’il s’agisse des questions budgétaires, financières, contractuelles, ou tout simplement de s’assurer de la bonne cohésion du tout en concertation permanente avec la dimension artistique. On mutualise, avec la directrice musicale, sur l’ensemble de ces aspects et sur comment les mettre en œuvre. Certains axes sont prioritaires : des axes d’ouverture du répertoire, à des compositrices notamment, mais pas que !

C’est un axe que Debora Waldman cherche en effet tout particulièrement à développer.

Debora Waldman est une cheffe pleinement investie dans la découverte et la redécouverte des compositrices. Et plus précisément de celles du siècle qu’elle affectionne, c’est-à-dire le XIXe. Elle a notamment consacré son concert en octobre 2021 à Louise Farrenc (à lire sur journalzibeline.fr, ndlr) et s’est engagée à proposer lors de chaque concert symphonique de la saison une œuvre d’une compositrice. Elle se bat pour réhabiliter des compositrices telles Mélanie Bonis, Marie Jaëll ou encore Charlotte Sohy. C’est d’ailleurs notamment à cette dernière qu’est dédié son ouvrage La Symphonie Oubliée (paru chez Laffont en mai 2021). Ces compositrices étaient des stars à leur époque mais ne sont plus jouées aujourd’hui. C’est quelque chose qui me touche beaucoup et que j’ai envie d’approfondir.

Qu’en est-il de la politique de l’orchestre vis-à-vis de ses publics ?

L’Orchestre se doit de se penser dans son territoire afin de toucher différents publics. Mon travail avec l’ONDIF (Orchestre National d’Île-de-France, dont Alexis Labat fut le directeur jusqu’à janvier 2022, ndlr) m’a permis de penser des programmes à visées pédagogiques, et de les diffuser dans différentes salles. Car c’est évidemment le propre de la région Île-de-France : sa densité de salles et de populations. Les choses ne se pensent évidemment pas en ces termes pour l’Orchestre d’Avignon mais cela ne nous dispense pas de penser des programmes accessibles à tous les publics, y compris non spécialistes de musique classique. Je pense notamment que des croisements avec d’autres styles de musiques, d’autres esthétiques, d’autres formes d’art sont aujourd’hui cruciaux. Car s’ouvrir le plus possible à l’ensemble des publics du territoire est enfin une mission essentielle. Et je suis intimement persuadé qu’un élargissement du répertoire ne peut qu’entraîner un élargissement des publics.

L’Orchestre s’est longtemps illustré dans l’opéra, mais il semble s’ouvrir tout particulièrement depuis l’arrivée de Debora Waldman au répertoire symphonique. Cette perspective vous réjouit-elle ?

Le lien de l’Orchestre avec l’Opéra Grand Avignon est évidemment très fort, de même que sa fibre lyrique. L’Orchestre est fort d’une histoire longue de deux siècles, c’est assez rare en France pour être souligné. Il fut au cours de cette longue histoire « Orchestre Lyrique Régional » pendant près de trente ans, soit des années 1980 jusqu’à très récemment. Sa touche symphoniste, sur laquelle il se révèle tout à fait à sa place, est en train de se développer, et de se développer brillamment. Elle peut aujourd’hui faire l’objet de nouveaux déploiements et de nouvelles expériences, et je trouve cette perspective très enthousiasmante ! Car les grandes symphonies sont évidemment une véritable porte d’entrée pour les publics non habitués des concerts. Proposer une cinquième de Beethoven, assortie de pièces plus confidentielles, garantit d’attirer un public large. Je pense donc que l’orchestre doit encore se renforcer sur l’opéra mais aussi sur des projets annexes, alternatifs : de la musique de chambre, des actions éducatives et culturelles… Son effectif est très intéressant à naviguer : 40 musiciens, en comparaison avec les 95 qui composaient l’ONDIF ! Il permet d’aller plus facilement sur différentes salles, de proposer des programmes de musique de chambre de façon plus souple. Et de se réinventer en permanence.

Comment comptez-vous aborder ce répertoire symphoniste avec un effectif pourtant trop restreint pour les orchestrations romantiques ?

Notre collaboration avec l’Orchestre National de Montpellier sur la Symphonie n°5 de Mahler en décembre 2021 a notamment fait travailler l’orchestre sur un répertoire et un effectif inhabituels. Nous avons poussé l’effectif jusqu’à 50 cordes, soit le minimum pour une œuvre de cette ampleur. Cette collaboration fonctionne très bien, et pourra se perpétuer, je l’espère, sur les prochaines saisons. J’ai également proposé des croisements et des collaborations avec d’autres orchestres de la région. L’Orchestre de Cannes a un effectif similaire au notre : uni à celui d’Avignon, il nous permet d’arriver à un orchestre symphonique conséquent. Aborder ensemble des répertoires de ce type est évidemment passionnant : du Mahler, du Bruckner, du Stravinsky… ce ne sont pas des choses que l’on peut entendre si souvent par ici ! Et ce sont des musiques géniales, ambitieuses, fédératrices ! Des musiques auxquels toutes et tous devraient avoir droit.

La musique de films est-elle également un axe que vous souhaiteriez développer à Avignon ?

Nous avons en effet beaucoup travaillé sur ces musiques avec l’ONDIF. Jouer des musiques de films lors de récitals, ou des ciné-concerts, garantit en effet de toucher à un public moins formé aux musiques classiques. Mais une autre piste existe, celles des enregistrements : l’enregistrement de musiques de films est une des missions méconnues et pourtant passionnantes des orchestres d’aujourd’hui. L’ONDIF s’y est tout particulièrement illustré, les orchestres de Radio France également, l’Orchestre National de Lyon commence à s’y mettre. Il existe de vraies opportunités. Des structures très sérieuses, qui restaurent minutieusement des films et qui n’attendent qu’un orchestre pour y greffer de la musique. S’associer au cinéma est un enjeu de taille pour faire revivre ces partitions oubliées et pourtant de très bonne facture. Ne pas limiter un orchestre au rôle de simple interprète d’une musique figée dans le temps est à mon sens un enjeu très important. J’aimerais travailler notamment avec Lobster Films, dont je trouve la démarche de restauration et de transmission formidable. Des compositeurs et compositrices sont aujourd’hui par ailleurs très investis dans la production cinématographique contemporaine et cette piste-là n’est pas non plus à négliger. J’envisage tous ces projets avec confiance et joie : car j’ai rarement eu l’occasion de travailler avec des chefs aussi énergiques, aussi doués et aussi positifs que Debora Waldman. Les saisons à venir s’annoncent passionnantes.

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Décembre 2021

Photo : Alexis Labat © Christophe Urbain

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