Entretien avec le chorégraphe Christian Ubl

Un diptyque hybride et incandescent

• 1 mars 2019⇒2 mars 2019 •
Entretien avec le chorégraphe Christian Ubl - Zibeline

Le chorégraphe Christian Ubl crée un va-et-vient entre la danse, la parole et la musique dans sa nouvelle création Langues de feu & Lames de fond co-écrite avec Lucie Depauw. Rencontre avant la première à Klap.

Zibeline : Vous présentez Langues de feu et Lames de fond comme deux poèmes-documentaires chorégraphiques. Expliquez-nous…

Christian Ubl : C’est une rencontre entre l’auteure Lucie Depauw qui détermine son écriture comme un poème-documentaire, et moi qui suis chorégraphe. On crée une pièce qui vacille entre l’exploration du corps, quand le mot ne suffit plus et que le corps peut nous éclairer, ou rendre plus mystérieux ou rendre une force autre que le mot. Qui peut le prolonger ou l’éclairer autrement. Ces poèmes-documentaires ont été écrits pour la pièce. On a travaillé ensemble sur les manières d’aborder le thème du feu, de la contestation incendiaire. Également sur l’eau, avec la question de la Méditerranée et de la prise de décision de l’homme quand il doit la traverser pour atteindre une terre incognita. Cette collaboration a commencé à Actoral en 2016, à l’invitation d’Hubert Colas, et s’est poursuivie avec ce diptyque.

Quelles sont les relations entre les modules, le premier étant traversé par le feu de la révolte, le second par l’eau ?

Le fil, ce sont les deux éléments car l’un ne va pas sans l’autre. Le feu c’est l’idée de la révolte, du changement. Dans l’eau aussi il y a cette espèce de révolte et de sacrifice : quoiqu’il arrive, je dois traverser. Au début, je fais le rituel de Tarek Bouazizi qui s’est immolé en Tunisie, à mes côtés la danseuse porte le texte. Ce sont les paroles d’une femme qui évoque le feu intérieur, celui qui brûle en elle, et le feu extérieur de la société. Dans Langues de feu je suis Tarek et le feu, inversement dans Lames de fond je suis celui qui raconte la traversée du point de vue de celui qui s’engage, et la danseuse est l’eau. On est en dialogue. Mais la forme est plus complexe : elle incarne à la fois le corps qui est dans l’urgence, dans la tempête, et le personnage d’une ministre anti-immigration qui s’est mise dans la peau d’un migrant…

Comment s’articulent et s’équilibrent le geste et la parole ?

Le texte et le geste peuvent s’accorder comme s’opposer, cela dépend. On est en recherche d’un équilibre entre corps et mots : parfois je danse sur le texte, accompagné sur Le Sacre du printemps, une musique historique comme l’est déjà le Printemps arabe. Dans Lames de fond, c’est une création live de Fabrice Cattalano qui m’accompagne sur scène. Les deux poèmes s’enchaînent l’un l’autre car c’est la dramaturgie qui amène le lien. On est dans quelque chose de poétique, ou de plus engagé ou de plus politique mais toujours profondément humain. C’est le hasard de la vie qui m’a fait rencontrer Lucie Depauw et m’a donné envie de faire cette pièce, de me déplacer. On a pensé faire entendre le texte en voix off mais c’était trop figé. On prend le risque de porter le corps et la parole par deux personnes.

Les arts visuels ont toujours occupé une place importante dans votre travail : ici, font-ils jeu égal avec la danse et le texte ?

L’idée était d’avoir un tiers de texte, un tiers de danse, un tiers d’arts plastiques et musique. Cela parait rigide mais je voulais conserver un équilibre et une limpidité ! Il fallait que chacun trouve sa place. J’ai donc travaillé avec Claudine Bertomeu, architecte-plasticienne marseillaise, pour réfléchir de manière plus large sur les matériaux que je manipule, sur les couleurs qui créent des paysages.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Février 2019

Langues de feu/Lames de fond
1er et 2 mars
Klap Maison pour la danse, Marseille

Photo : © Marc-Antoine Serra


Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/