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La file d'attente s'allonge au Commissariat de Police Central de Noailles. État des lieux.

Un après-midi de chien

La file d'attente s'allonge au Commissariat de Police Central de Noailles. État des lieux. - Zibeline

Dans une ville traumatisée où plus de 1300 personnes ont été déplacées, la file d’attente s’allonge au Commissariat de Police Central de Noailles. État des lieux.

À Marseille aujourd’hui la police se voit : dans les transports publics, à la gare, aux checkpoints de le rue d’Aubagne, autour du chantier muré de la Plaine, pendant les manifestations où elle fait bon usage de lacrymos et de violences… Elle protège le citoyen et/ou la loi, rôle ambigu de la sécurité publique, devenu depuis très longtemps en France un sujet politique clivant droite/gauche, et apanage revendiqué d’une extrême-droite qui ne désire que « Surveiller et punir ».

Connaître et défendre la pensée de Foucault, remettre en cause la prison, s’interroger sur nos sociétés qui favorisent, pour maintenir l’ordre public, la répression de la délinquance plutôt que la prévention des comportements délictueux et le partage des richesses et des savoirs, n’empêche pas, lorsqu’on se fait tirer son portefeuille, de devoir porter plainte. Un parcours du combattant, dans le commissariat d’un centre-ville traumatisé qui a pris des allures de ville en guerre.

Le vol

Imaginez un délinquant, pas malin, qui glisse sa main dans votre sac, prend votre portefeuille alors que vous le regardez dans les yeux, et s’enfuit en courant, le tout sous l’œil de caméras de surveillance visibles de tous, et en présence de trois policiers, certes de dos, mais prompts à réagir… La scène pourrait être burlesque s’il ne fallait, pour obéir à la loi et au bon sens, répondre aux policiers.

  • L’avez-vous vu ?
  • Oui
  • Comment est-il ?
  • Très jeune, brun, massif, avec un blouson rouge orangé…
  • Mineur ?
  • Peut-être, je ne crois pas, une vingtaine d’années sans doute.
  • De quel type ?
  • Comment ?
  • Noir, Arabe, Blanc ?

Je regarde interloquée le Gardien de la Paix, arabe, qui m’interroge. Je lui répète qu’il était brun, sans préciser que les Arabes sont Blancs, et que nous ne sommes pas dans une série américaine. Mais il comprend.

  • Le teint mat ?
  • Plutôt, sans doute…
  • Méditerranéen donc.
  • Nous le sommes tous.

Il rit. Mon Gardien de la Paix a de l’humour, et sait reconnaître les militants de gauche, même lorsqu’ils sont victimes d’un vol à la tire.

  • Il faut que vous alliez porter plainte madame, ajoute-t-il doucement, conscient que cela ne me sera pas facile.
  • Que va-t-il se passer pour lui ?
  • Vous l’avez vu, nous aussi, nous avons les films de vidéo surveillance… nous allons sans doute l’appréhender, dit-il, à la limite de s’excuser. Je vous enverrai par texto le numéro de procédure à communiquer au Commissariat central.

Je tergiverse, puis me décide : j’ai vraiment besoin de ce dépôt de plainte. J’y vais.

L’attente

Le commissariat est un bunker. À l’accueil, après le sas de sécurité, les agents qui se renseignent sur le but de votre visite vous parlent à travers un hygiaphone, haut placé, derrière une barrière blindée. Devant moi une demi-douzaine de personnes attend déjà, sur des sièges de bois trop peu nombreux. Un vieux monsieur, une femme enceinte endormie, deux autres portant foulard. À côté de moi une commerçante me dit qu’elle vient au moins deux fois par mois « perdre là une demie journée » pour signaler des vols. « Je fais des tirs groupés, j’attends d’en avoir trois ou quatre, sinon j’y passerai ma vie ».

À la porte l’Adjoint de sécurité a des ennuis. Une femme veut entrer, insiste, pose sa main sur son bras, mais ne comprend pas ce qu’il dit, lui répond dans une langue incompréhensible. Serbe, semble-t-il, elle ne parle que cela, le Gardien de la Paix venu en renfort l’oriente vers un possible interprète… A-t-elle compris ? Elle repart.

Une autre femme enceinte vient, choquée, se plaindre d’une agression. Elle attendra comme les autres. Contrairement aux deux touristes anglais dépouillés qui passeront prioritairement, en vertu d’on ne sait quel principe. En face de moi la femme enceinte dort toujours. On l’appelle, on l’éveille, elle a soif. Le vieux monsieur s’en va, il a un rendez-vous médical, il reviendra peut être demain…

Trois heures passent ainsi, entrecoupées par une jeune femme très en colère à cause d’une arnaque sur Internet, mais qui n’a pas le temps d’attendre ; et par une jeune mère avec un nourrisson qui vient déposer plainte pour abandon de famille. Elle attendra aussi, papotant, s’excusant, disant qu’elle est bien obligée pour toucher la CAF de le dénoncer. Puis une mère vient donner le passeport de son fils, interpellé. Une gradée descend lui expliquer ce qui va suivre, la rassurant gentiment.

Au cours de ces trois heures seuls deux bureaux, puis trois, enregistrent les plaintes. C’est une journée banale, « plutôt calme » me dit l’auxiliaire. Le bébé dans sa poussette commence à chouiner. Un jeune homme en colère vient dénoncer son cousin qui l’a arnaqué « une fois de trop ». « S’il me demande pardon à genoux peut-être je retire ma plainte, c’est mon cousin. Mais je travaille pas pour que lui il se la coule tranquille sur mon dos, non ? ».

Je ne suis donc pas seule à détester cela, porter plainte ? La solidarité des victimes avec les délinquants est évidente, ils font partie du même peuple dans ce quartier délaissé.

Une Gradée m’appelle enfin, c’est mon tour.

La conversation

Mon affaire est claire, mon voleur interpellé, mes papiers retrouvés… Ils n’attendent que ma plainte. Mais avant, ils m’ont vue converser, faire des photos. Ma Gradée veut les voir, me demande d’effacer celles où des policiers figurent, où les victimes ne sont pas de dos. Je m’exécute, puis lui réponds :

  • Profession ?
  • Journaliste
  • Ah, c’est pour ça ! Vous voulez écrire sur nous ? Il faut une autorisation…

Je la rassure, lui dis que je m’étonne de leurs conditions de travail.

  • Combien de plaintes prenez-vous par jour ici ?
  • Une soixantaine, plus une quarantaine de mains courantes.
  • 100 par jour ? Et vous êtes combien ?
  • Quatre au mieux dans la journée, deux à midi -il faut bien qu’on mange-, trois la nuit, mais la nuit il n’y a pas de plainte sauf les graves.
  • Donc les gens attendent ?
  • Vraiment trop longtemps. Il y en a beaucoup qui renoncent et repartent, découragés. On essaie de faire passer avant les urgences, mais parfois c’est difficile à identifier. On se trompe, on en voit trop, on ne peut pas 25 fois par jour discerner ceux qui ont vraiment besoin de soutien des farfelus.
  • Vous avez des farfelus ?
  • Oui, beaucoup ! Une qui vient régulièrement dénoncer un fantôme, des effractions qui n’en sont pas, des faits inventés… Mais ce qu’on traite le plus c’est le vol simple. Pour les assurances. Ou les déclarations pour toucher la CAF. C’est bien 50% de ce qu’on fait.
  • Ça ne pourrait pas être dématérialisé ?
  • Oui, la plupart du temps ça ne sert à rien, ils n’ont pas vu le voleur, ça ne peut pas aboutir à un fait de police ou de justice.
  • Vous avez l’impression d’être utile quand même ?
  • Oui, c’est sûr. Mais de ne pas avoir le temps pour faire correctement notre travail, pour aider et soutenir les victimes quand il faut.
  • La situation est tendue en ce moment ?
  • Pas particulièrement tendue, mais dépressive, le quartier va mal, les gens sont vraiment assommés.
  • Y’a un VIP du commissaire qui veut passer en priorité, annonce la tête de l’Adjoint par la porte entrebâillée.
  • Après la dame.
  • Il a l’air pressé, il est pas content d’attendre.
  • Après la dame. Il peut attendre 3 minutes, non ?

Je signe mon PV et sors du bureau. Dans le hall la jeune mère me sourit, berçant son enfant calmé. C’est enfin à elle. Mais il faudra attendre que le VIP soit passé.

N.B. : Les grades, descriptions et circonstances sont partiellement corrigés.

L’évolution des effectifs

Les effectifs de police et de gendarmerie sont complexes à analyser. Pour ce qui est de la Police, elle est constituée de trois corps, dont deux en forte baisse  : les effectifs des Commissaires et les Officiers de Police, les mieux payés, baissent régulièrement depuis 2004, par une suppression volontaire de ces corps jugés trop nombreux.

Cette baisse volontaire devait être compensée par une augmentation du nombre des Gradés et Gardiens de la Paix, et par leur affectation possible à des tâches jusque-là réservées aux officiers. L’objectif était d’atteindre, pour ce corps 108 000 policiers. Un objectif poursuivi jusqu’en 2007, année où les Gradés et Gardiens de la Paix sont près de 107 000. Epaulés par des Adjoints de Sécurité, recrutés sans diplômes et essentiellement sur aptitude physique, pour 3 ans renouvelables 1 fois. Leur effectif est d’environ 12 000.

Mais en 2008 la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) décidée par Sarkozy et Fillon, le même qui réclamait lors de la dernière présidentielle une augmentation des effectifs, va les faire chuter. La baisse du corps des Gradés et Gardiens de la Paix entre 2007 à 2012 s’est élevée à 7% (7000 postes). Additionnée à celles des Officiers, elle atteint 10%.

En 2012, François Hollande lance une politique de recrutements. Qui connaît une nouvelle phase en 2015, pour lutter contre le terrorisme (1400 postes créés) et faire face à l’afflux des migrants aux frontières (900 postes supplémentaires). Cette politique aboutit, en 2017, à un retour aux effectifs de 2007 (106 000 postes), du moins pour les Gradés et Gardiens de la Paix, les corps des officiers continuant de fondre.

Mais l’application des 35h équivaut dans le même temps à une suppression de près de 7000 postes… Dans les faits, aujourd’hui, le nombre d’heures effectués par des policiers est au plus bas. Les officiers et commissaires sont rares, et les salaires parmi les plus bas d’Europe. Depuis 1948, ils n’ont pas le droit de grève. 32 se sont suicidés depuis le début de l’année.

AGNES FRESCHEL
Novembre 2018

Photo : © Laura Alday