Elections municipales mars 2020 : la culture à Montpellier

Un amateur très éclairé

Elections municipales mars 2020 : la culture à Montpellier - Zibeline

Gilles Mora est directeur artistique du Pavillon populaire à Montpellier, qu’il a érigé en lieu incontournable de la photographie. Portrait.

Pas plus tard qu’en février dernier, les Frantic Rollers donnaient un concert à Agen. C’est dans cette ville que Gilles Mora, guitariste et chanteur, a fondé le groupe avec trois copains en 1962. Au moment de préparer l’agrégation de lettres, il comprend qu’il devra choisir la case amateur, et c’est peut-être ce qui a préservé la fougue inentamée des quatre rockeurs. À 75 ans, il revendique encore de n’avoir « aucune spécialité », de ne rien faire « à temps complet ». Et même s’il est depuis longtemps reconnu comme l’un des meilleurs connaisseurs de la photographie américaine, qu’il a, après avoir créé la première revue française de critique photographique, été à ce titre plusieurs fois missionné par le ministère de la Culture, puis directeur de collection au Seuil et nommé à la tête des Rencontres d’Arles, il a mené toutes ces activités de front avec son métier de professeur de lettres en classe préparatoire. « Le directeur du Seuil me disait “Venez ! On vous salarie !”, je n’ai jamais voulu, parce que je savais que c’était ma liberté, que je n’avais pas besoin de ça pour vivre. »

Finalement, ce qu’il craint avant tout, c’est de « s’emmerder ». Parce qu’« il n’y avait vraiment rien à faire à Jena », petit bourg de Louisiane où il avait été nommé coopérant au début années 70, il a commencé à s’intéresser à la photographie. Porté par le personnage d’Antonioni dans Blow up, qui avait contribué selon lui à populariser la figure du photographe, il achète un appareil, et sort à la rencontre du Sud profond des États-Unis. « À l’époque, tout le monde avait l’appareil autour du cou, et chacun comprenait que faire des photos, ça n’était pas une agression. » Son premier vrai déclic, inspiré par Walker Evans qu’il venait de découvrir : « un Noir, qui tient un oiseau mort, je me suis dit tiens, ça, ça pourrait être bien ». L’homme est jeune, il regarde tout droit l’objectif en souriant, la carabine levée dans une main, le cadavre dans l’autre, dans un paysage de neige. Il a aimé passionnément ce Sud, ses habitants, sa musique, son histoire. Il y a connu ce qu’il avait trouvé chez James Joyce dans Portrait de l’artiste en jeune homme, son « territoire épiphanique : un lieu, des gens, quelque chose qui concrétise à la fois les fantasmes, les rêves, les désirs ». Aujourd’hui, l’Amérique, « littéralement épuisée par l’iconographie photographique », a perdu à ses yeux son attrait photogénique : « il faut passer à d’autres territoires ! ». Pour éviter le regard uniforme « lié à la mondialisation » et encourager « ceux qui ont des petites voix, des petites musiques », il programme depuis 2010 au Pavillon populaire des artistes importants mais peu montrés, oubliés. La municipalité le suit, c’est gratuit, et au fil des expositions, « les gens ont fini par comprendre qu’il fallait y aller parce que ça allait leur apporter quelque chose ». Il a encore « plein de choses à montrer », mais si la prochaine équipe ne s’engage pas de la même façon dans le projet, « ce sera tout simplement : au revoir ! ».

ANNA ZISMAN
Mars 2020

Photo Gilles Mora ©GM sept.2018

Lire aussi notre critique de l’exposition de Jean-Philippe Charbonnier au Pavillon Populaire jusqu’au 19 avril.