Entretien avec Muriel Enjalran, nouvelle directrice du Frac Paca à Marseille

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Entretien avec Muriel Enjalran, nouvelle directrice du Frac Paca à Marseille - Zibeline

Muriel Enjalran prend la direction du Frac à Marseille avec l’objectif de « Faire société », en croisant les générations d’artistes et les publics. Entretien.

Zibeline : Directrice du Centre régional de la photographie Hauts-de-France depuis 2015, vous succédez à Pascal Neveux, lui-même nommé au Frac Picardie. On note actuellement 11 changements au sein des 23 Frac : à quoi attribuez-vous cette mobilité, qui n’est pas récente mais qui pose question ?

Muriel Enjalran : Je pense que cette mobilité va être de plus en plus encouragée pour que les directions changent, sur le modèle allemand des Kuntzerei où les gens restent 6, 7, 8, ou 9 ans à la tête de leur structure avant d’en rejoindre d’autres au sein du pays. Les Frac vont fêter leurs 40 ans en 2023 et jusqu’à présent les directeurs étaient souvent les directeurs-fondateurs, ce qui explique qu’il y a actuellement des départs à la retraite. Il y a des Frac qui sont en EPCC1, avec des mandats renouvelables et limités, et ceux comme le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur dont le statut est associatif. Je suis donc sous le coup du droit privé avec un contrat à durée indéterminée.

Le Frac entame une autre ère sous votre impulsion, comment l’imaginez-vous ?

Je suis dans une dynamique de consolidation de la politique de diffusion car le travail a été vraiment exceptionnel et le Frac n’a jamais été aussi présent dans l’ensemble de cette grande région. Concernant la vie du bâtiment et sa programmation in situ, c’est là que, peut-être, je vais impulser de nouvelles choses pour favoriser une meilleure inscription et identification du bâtiment dans son quartier et sa ville.

La dimension d’échanges à l’international semble plus étoffée, cela marque-t-il une nouvelle orientation ?

Il y a eu des projets de résidences ponctuels et la dimension internationale existait au travers des artistes. C’est vrai que sur ce mode de croisement de résidences, je pense que c’est nouveau. En tant que commissaire et critique, puis directrice du CRP des Hauts-de-France2, j’ai toujours envisagé mon activité dans cet aller-retour entre l’inscription locale et l’inscription internationale. Ce n’est pas du tout antinomique, au contraire, on peut tout à fait articuler les deux et favoriser un rayonnement du local vers l’international, et inversement. C’est pour cela que je suis allée aux États-Unis avec des bourses de recherche pour essayer de construire un réseau international. De la même manière en Europe au travers des plates-formes européennes que j’ai construites pour le réseau des centres d’art. La dimension internationale ne veut pas forcément dire étranger, comprenez-moi bien, je ne veux pas inviter que des artistes étrangers et méconnaitre une scène française extrêmement riche. Je cherche au contraire à internationaliser notre scène française au travers d’invitations à des artistes étrangers.

Avez-vous déjà des pistes de collaborations ?

Oui, j’évoquais Chicago où j’ai beaucoup de relations déjà en tant que critique. J’envisage d’élargir cette question de la Méditerranée à l’Atlantique. On connaît les relations traditionnelles qu’entretient Marseille avec la Méditerranée et je souhaite aller au-delà, en Afrique subsaharienne, au Portugal… La Méditerranée rejoint l’Atlantique par Gibraltar, c’est important !

Qui dit nouveaux projets, dit peut-être moyens supplémentaires… Pensez-vous pouvoir étoffer l’équipe et augmenter vos budgets ?

On a déjà une équipe importante et structurée avec 30 salariés (26,8 équivalents temps plein). Au regard du volume d’activité elle n’est jamais suffisante, on doit souvent faire appel à des services civiques ou des emplois aidés. Évidemment j’aimerais travailler au développement des moyens humains et financiers mais dans les économies que l’on connaît actuellement et les incertitudes, je ne sais pas du tout ce qui sera possible. Je travaille plutôt sur une dynamique événementielle avec la Biennale (lire encadré) pour drainer de nouveaux financements, et en développant de nouvelles activités, engager de nouveaux partenaires.

Historiquement, les Frac sont subventionnés par l’État et les Régions.

Oui, ce n’est pas forcément 50/50 mais ce sont les deux principaux financeurs. On a également des aides ponctuelles du Département des Bouches-du-Rhône et de la Ville de Marseille sur des projets spécifiques. On va essayer de le développer avec d’autres communes et d’autres départements de la région.

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Avril 2021

1 Établissement public de coopération culturelle

2 Centre régional de la photographie des Hauts-de-France à Douchy-les-Mines



BUDGET 2020

Produits d’activités : 2 084 909 €
Mécénat : 47 500 €
Ventes et prestations : 84 700 €
Subventions : 1 939 000 €, dont :
Région : 1 167 000 € / DRAC : 723 000 € / Ville Marseille : 25 000 € / Département 13 : 12 000 € / Département 04 : 12 000 €



Titulaire d’une maitrise d’histoire sur « Marseille. Commerce et échanges dans l’art au XVIIIe siècle », les liens de Muriel Enjalran avec Marseille ne sont pas nouveaux. C’est donc en terrain connu qu’elle porte un projet « qui imposera le Frac comme incubateur d’une réflexion multiple sur notre relation au monde » et prend aujourd’hui les rennes de l’institution régionale. Fruit de ses expériences de directrice de structure, de critique, de curatrice en France et à l’étranger, et de son intérêt pour la sociologie, son programme a pour fondement les liens entre art et société : « comment les artistes éclairent les chercheurs par leurs recherches formelles ». Concrètement, il n’y aura pas de révolution car la vocation d’un Frac reste la constitution et la diffusion d’une collection d’art contemporain, mais de nombreuses lignes d’actions sont en marche. Physiquement d’abord, par une nouvelle articulation des espaces plateaux rebaptisés et réaffectés selon les projets : expositions monographiques, présentation des collections pour une nouvelle relecture, investissement de la terrasse extérieure pour créer un lien avec le voisinage direct, ouverture d’un espace d’expérimentation aux écoles d’art… Muriel Enjalran souhaite développer une politique de valorisation de la collection autour d’axes artistiques qui guideront son enrichissement (1300 œuvres actuellement) et constituer un comité d’acquisition représentatif des scènes artistiques de la région. Plus largement, favoriser l’émergence d’œuvres à protocole dans l’espace public, mettre en place un programme international de résidences croisées, offrir la gratuité au public grâce à des soutiens financiers supplémentaires. Et enfin créer une collection éditoriale dans le prolongement des expositions, Les Cahiers du Frac, en s’appuyant sur les forces vives que sont les établissements d’enseignement supérieurs d’art. Vaste programme qui se concrétisera en 2022-2023 avec la présence de Ángela Ferreira, Hamish Fulton, l’écrivain Mathias Enard en commissaire d’exposition, Éléonore False, Dan Peterman, le chorégraphe Boris Charmatz, le lancement d’une Biennale en 2023 à l’occasion du 10e anniversaire du bâtiment et les Olympiades culturelles en 2024. En attendant, rendez-vous dès le 20 mai avec Katia Kameli pour son exposition Elle a allumé le vif du passé présentée dans le cadre de la saison Africa2020.

Photo : Muriel Enjalran -c- Marie-José Burki