Pour la société de Thomas Ordonneau, Shellac, le confinement a eu aussi de bons côtés

Thomas O. ou l’exigence des choix

Pour la société de Thomas Ordonneau, Shellac, le confinement a eu aussi de bons côtés - Zibeline

Thomas Ordonneau, producteur et distributeur, dirige Shellac, une société « artisanale » spécialisée dans les productions exigeantes. Il nous parle avec passion de son métier et de la période particulière de ce printemps 2020 où il a fallu développer de nouvelles stratégies de distribution.

Pourriez-vous évoquer votre parcours et nous préciser en quoi consistent votre ou vos métiers ?

Thomas Ordonneau : J’ai fait une licence de lettres et j’ai eu une bourse pour une formation courte de scénariste au centre des Gobelins, qui ne m’a pas plu. Puis, j’ai fait plein de petits boulots dans l’exploitation : accueil, caisse, projection… Embauché dans une société de production, j’ai fait de l’assistanat de production, pas mal de petits boulots autour de la fabrication des films, pour me dédier ensuite davantage à la postproduction. Cette société produisait pas mal de courts-métrages, et s’occupait de leur diffusion en festival et à la télé, jusqu’au jour où on a décidé de distribuer nous-mêmes un programme de courts. J’ai ainsi appris ce qu’était la relation avec les salles, avec le public, les médias. J’ai appris aussi ce qu’était faire des choix éditoriaux, faire des acquisitions et les promouvoir ; je me suis pris au jeu et on a décidé, avec Magouric production, de créer une société de distribution. Et pendant 4 ans, on a sorti pas mal de premiers films d’auteurs qui ont fait parler d’eux. On a montré qu’on savait dénicher des talents et les défendre. Mais l’affaire était un peu fragile et je n’étais pas assez costaud : on a dû déposer le bilan. J’ai remonté une société qui a repris le flambeau, avec ces mêmes choix, très « recherche et découverte » sur des auteurs : Shellac.

Donc, Shellac : acronyme de S(ociété) HEL(liotrope) (de) L(ibre) A(ction) C(ulturelle)…

Exactement ! Un acronyme, oui, mais qui fait aussi référence au groupe de rock qui porte le même nom, créé par Steve Albini, un producteur musical, qui avait une approche et un son assez radicaux. Ce groupe a marqué la fin des années 80 et 90. J’aime bien convoquer cette figure pour dire qu’on essaie d’être aussi exigeants dans nos choix et dans les arguments développés pour les défendre.   

En 2006, s’est ajouté Shellac-Sud. Quelle différence entre ces deux structures ? Combien de personnes cela représente-t-il ? 

Shellac distribue, édite en DVD, gère la plateforme VOD. Parallèlement, j’ai développé la production Shellac Sud pour que les deux puissent s’épauler. Et il y aussi Shellac exploitation, créé avec Cyril Zimmermann, qu’on a commencé à développer en même temps que l’animation culturelle, par le biais de la programmation du cinéma le Gyptis (exploité par La Friche de la Belle de Mai), et l’acquisition du fonds de commerce du cinéma La Baleine. En tout, 23 personnes travaillent, incluant l’équipe cuisine et l’équipe bar. Je les inclus car ils font partie du projet : une extrapolation du désir d’avoir un lieu physique qui permet de montrer et d’accueillir. Tout cela est artisanal et très modeste, à une toute petite échelle. On couvre un spectre qui va de la production à la distribution, l’édition, les ventes internationales jusqu’à l’exploitation en salle mais on est une petite équipe pour faire tout cela. On n’est pas une multinationale, ni même une micro multinationale ! On est un petit artisanat industrieux ! 

Sur quels projets travailliez-vous lors de l’annonce du confinement ? Comment avez-vous géré ce moment très particulier ? 

En production, on était en train de finir trois films : Una Promessa de Gianluca et Massimiliano De Serio ; L’Eté, l’éternité, le premier long d’Emilie Aussel, tourné à Marseille, et le dernier film de Régis Sauder, J’ai aimé vivre là, tourné à Cergy-Pontoise. On était en préparation de deux films, une coproduction avec l’Italie et l’Argentine ainsi que le prochain film de Miguel Gomes, Sauvagerie, en coproduction avec le Portugal. Les trois premiers  n’ont pas souffert du confinement. On a pu continuer les chaînes de travail car on était en postproduction, travail du son, étalonnage,… Sur les films en préparation, on a eu un peu plus de mal. On ne sait pas si on va raccrocher les wagons pour le film de Gomes. Le tournage de l’autre avait commencé en Italie et il devrait reprendre en septembre si les contraintes sanitaires ne pèsent pas trop sur le budget. 

Sur la partie distribution, c’est une autre affaire. Deux sorties étaient prévues. Le 18 mars Monsieur Deligny, vagabond efficace de Richard Copans. Il est sorti le 25 mars en digital. Pour ce film et pour Technoboss de João Nicolau (sorti le 27 mai en VOD), on a pris la décision assez rapidement. On ne pouvait pas attendre la réouverture des salles pour des films déjà fragiles en temps normal, au regard du marché, de ses attentes et de ses pressions. On a décidé d’aller tout droit, et ce qui nous l’a permis, c’est qu’on avait notre petite plateforme digitale. Il y a eu la disponibilité du public pour les films en ligne et un espace médiatique très grand. Cela nous a permis de sortir ces deux films de cinéma, de sauvegarder cette visibilité, certes symbolique, mais qui permet d’inscrire ce type de films dans une exploitation plus longue. Souvent les films sortent en salle deux ou trois semaines. Si on leur offre une bonne visibilité, ils existent plus longtemps.

Quel bilan en tirez- vous ? Combien de spectateurs ont vu les films ? 

Pour le film de Copans, on a compté 1500 connexions. Cela représente peut-être plus de spectateurs si on imagine que le film a été vu à plusieurs, mais je vous parle du chiffre d’affaires : 1500 achats. On n’a pas encore les chiffres pout Technoboss. De toute façon, pour le film de Copans, on n’allait pas à un résultat sidérant au box office ! C’est un film qu’on avait prévu de travailler séance après séance : une tournée d’une trentaine de projections et de rencontres avec Richard, en contactant les associations qui s’intéressent au travail de l’éducateur Fernand Deligny. On a décidé de reporter la tournée, sans doute au 1er trimestre 2021. Mais pour la sortie VOD, on a été les premiers à tirer ! Le film a été la première sortie cinéma (il est éminemment cinématographique) de la période de confinement. Même bilan pour Technoboss. On a eu une presse magnifique. Un coup de cœur pour le film et pas de concurrence ! Les critiques s’en sont donné à cœur joie ! C’est parfait ! Cela nous aura donné l’occasion d’investir ce champ-là qu’on développe depuis un an et demi : l’apprentissage et le savoir-faire d’une distribution multi canal, qui s’adapte et se réadapte en fonction de chaque film. 

Est-ce qu’avec la réouverture des salles (prévue le 22 juin), vous allez continuer à montrer des films sur votre plateforme ?

Bien sûr, c’était dans notre projet avant et c’est pour cela qu’on avait commencé à développer notre plateforme VOD ; une deuxième version doit sortir, qui proposera de la VOD locative, de l’achat de DVD par correspondance, et une vidéo par abonnement. Elle donnera aussi des informations sur les sorties en salles, les événements,…

Donc pendant cette période de confinement, votre équipe a continué à rester en contact et à travailler ? 

Exactement. On a eu beaucoup de chance. Nous n’étions pas préparé à la COVID, mais notre système informatique était en place. On travaillait déjà en vidéo-conférence interne. Evidemment, il y a eu des activités partielles du fait de la fermeture des salles et de l’impact sur les productions et l’exploitation. Mais on a pu et on a su réagir, d’une part pour continuer ce qui devait l’être, d’autre part pour continuer à être ensemble – l’équipe de travail, mais aussi avec nos spectateurs. Par exemple, à La Baleine, dès la deuxième semaine, on a mis une recommandation, un choix de film qui renvoyait vers la plateforme VOD de Shellac mais aussi vers des séances organisées par la 25ème Heure, toujours sur des choix que Juliette Grimont, notre programmatrice, faisait à ses spectateurs. Les trois premières semaines, on a fait 1000 vues ; sachant que dans la vraie vie, La Baleine, ouverte 6 jours sur 7, accueille 750 spectateurs par semaine. 1000 au lieu de 2000, ce n’est pas mal ! Et surtout, personne ne se sentait seul. En termes d’équipe et pour certains spectateurs, cela a permis de se sentir moins isolés. C’est cela que nous avons voulu très fortement. De la même manière, dans notre petit bistro, on a fait des propositions de plats à emporter combinées avec des offres de VOD. 

Les jauges de vos deux salles ne sont pas immenses. Comment envisagez-vous de mettre en place les dispositifs barrière et pensez-vous que ce soit jouable ? 

Les petits établissements comme les nôtres sont moins impactés que les gros. On est sur de petits espaces, sur des circulations simples. Il faut certes limiter les jauges mais on perd moins. C’est mathématique ! De plus, on rentre dans une période d’été, sans animation culturelle avec une exploitation plus classique, où on accompagne moins les films. De mi-juillet jusqu’à fin août, il n’est jamais prévu de séances rencontres ni d’événements.

Donc, d’après ce que vous dites, vous vous en êtes bien sortis ?

On s’en est bien sorti. On a su réagir. On est impacté bien sûr. On va compter nos os comme tout le monde et ça va prendre quelques mois. Mais on a tiré tout ce qu’il y avait à tirer en termes de métier, en termes de réflexion individuelle et collective.

Est-ce qu’il y a des aides du CNC (Centre National de la Cinématographie) ? 

On attend les directives. On n’a rien pour l’instant mais il a été annoncé qu’il y aurait quelque chose….

Entretien réalisé par ANNIE GAVA
Juin 2020

Photo : Thomas Ordonneau © DR