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Le message de paix et d'intelligence des Rencontres d'Averroès, au delà de la violence

«Surmonter les failles»

Le message de paix et d'intelligence des Rencontres d'Averroès, au delà de la violence - Zibeline

«Les Rencontres d’Averroès ont été créées pour relier les cultures entre elles, surmonter les failles»
Thierry Fabre

«Nous voulons continuer la discussion, puisque le principe même des Rencontres, c’est le débat ; on va essayer d’une façon ou d’une autre que cet esprit des Rencontres perdure, au delà de la violence»
Emmanuel Laurentin

Les tables rondes des 22e Rencontres d’Averroès devaient se tenir jusqu’au 15 novembre au TNM La Criée. En raison des attentats survenus à Paris le 13 novembre, elles ont été annulées, comme toute manifestation publique sur le territoire français. Emmanuel Laurentin, responsable des Rencontres, et Thierry Fabre, leur fondateur, se trouvaient devant le théâtre le lendemain matin, pour répondre aux personnes rassemblées là, sous le choc (écoutez leur réaction au micro de Webradio Zibeline : https://www.journalzibeline.fr//societe/annulation-rencontres-averroes/). Les deux hommes, eux-mêmes très émus, insistaient sur le message de paix qui doit être porté fermement, au moment où les discours extrémistes surenchérissent fébrilement.

Live Magazine

Zibeline devait couvrir ces Rencontres. Nous avons assisté, le 12 novembre, au Live Magazine qui les introduisait, un journal «vivant, sans papier ni écran» inventé par Florence Martin-Kessler, Thomas Baumgartner et Sébastien Deurdilly. Une formule éphémère, sans captation, qui nous avait réconciliés avec le journalisme, dans sa façon de traiter l’information comme elle devrait toujours l’être : avec recul, dignité, pertinence. Les intervenants, professionnels des médias, blogueurs, artistes, présentaient chacun une actualité récente ou un événement éclairant le passé. Séverine Pardini, rubrique Justice, évoquait un prévenu «à mi-chemin entre la misogynie et la bêtise», maltraitant sa compagne jusqu’à la mort, comme beaucoup trop, trop souvent. Les magnifiques photos d’Ed Ou illustraient le propos de Pierre Soufi, dont l’appartement donne sur la place Tahrir, et qui côtoyait la jeunesse égyptienne au moment où elle croyait encore à l’avenir de sa révolution. Les dessins de Jacques Ferrandez racontaient son voyage fraternel en Syrie, avant l’horreur. C’était drôle, aussi, d’entendre parler du football à l’italienne dans les années 20, déjà vérolé de politique. Ou notre Prix Albert Londres marseillais, Philippe Pujol, chanter l’affaire Guérini sur un air d’Ennio Morricone, puis attribuer une musique à chaque élu d’ici : fifre et tambourin pour Jean-Claude Gaudin, ACDC pour Maryse Joissains, des trompettes pour Patrick Mennucci… Mais c’était surtout poignant, tel ce récit de Claire Billet et Olivier Jobard, qui ont suivi le parcours d’un jeune ex-taliban aspirant à l’exil en Europe, convaincu que la France, pays du parfum, l’accueillerait en paix.

Au lendemain des attentats, son espoir résonne encore, tragique, d’autant plus qu’il est aujourd’hui emprisonné pour avoir voulu fuir la guerre.

Première (et seule) table ronde

La table ronde du 13 novembre apparaît elle aussi, rétrospectivement, presque comme une ironie du destin. Deux heures avant les attentats qui frapperaient à 800 km de là, quatre historiens contemporains se penchaient aux côté d’Emmanuel Laurentin sur ce thème : Des frontières héritées au retour du Califat. Ils évoquaient les références au puissant et gigantesque Empire Ottoman, démantelé par l’Occident après la Première Guerre Mondiale, qui se multiplient dans le monde arabe. Vincent Lemire, spécialiste de Jérusalem, a vu des graffitis sur les murs de Bethléem clamant Ottomans will come back ! Pour Julien Loiseau, un fantasme court du Proche au Moyen Orient, visant à rétablir la seule forme légitime d’exercice du pouvoir selon la foi islamique, le Califat. Daesh, d’une efficacité redoutable, joue de l’histoire longue, avec d’après Pierre-Jean Luizard «un localisme très effectif lui permettant d’entrer en contact avec les tribus, et un discours universaliste opérant». Dans ces régions du monde, on peut mesurer à quel point l’héritage du colonialisme est explosif, sans que les années d’indépendance ne soient parvenues à un quelconque apaisement. Forcément : les grandes puissances n’ont jamais cessé leurs luttes d’influences sur ces territoires. L’historien «imagine bien qu’elles n’ont pas que la démocratie en tête en intervenant, comme la Russie le fait en Syrie». «J’ai toujours dit qu’avoir du pétrole était une malédiction, il concentre le pouvoir, consolide les régimes autoritairesMalika Rahal, brillante spécialiste de l’Algérie, fortement applaudie par le public des Rencontres, renchérissait : «Les états pétroliers sont fragilisés dans leur structure, privilégient les investissements à court terme et non la médecine, la scolarité etc.»

L’État Islamique tire ses immenses revenus des hydrocarbures, comme l’Arabie Saoudite, et Julien Loiseau enfonçait le clou : «Le pétrole a financé toutes vannes ouvertes le wahhabisme, rouleau compresseur de ce que doit être la croyance, selon ce qui à la base n’était qu’une bizarrerie hétérodoxe de l’Islam». Au vu de l’impact terrifiant des énergies fossiles sur la géopolitique, on n’en attend qu’avec plus d’impatience la transition qui ferait du renouvelable le modèle énergétique à l’échelle du globe… À priori ce qui appartient à tous et ne s’épuise pas -le soleil, le vent ou la marée- ne devrait pas pouvoir être utilisé aussi facilement comme levier d’influence.

Après le Live Magazine, le 12 novembre, les gens quittaient la grande salle de La Criée avec enthousiasme, faisant sourire l’ouvreur en lui disant «à demain». Jolie fidélité d’un public qui espérait également pouvoir dire «à l’année prochaine», étant dans l’incertitude du devenir des Rencontres d’Averroès (lire ici notre article sur la fermeture d’Espaceculture, leur producteur). Le 13 au soir, un homme s’emparait du micro lors des échanges avec la salle, à la fin de la table ronde, révélant avoir «un peu de mal à prendre Daesh au sérieux». Après une seconde de stupéfaction, Emmanuel Laurentin lui avait répondu : «Monsieur, vous devez être le seul, ici». On imagine ce que ce spectateur doit ressentir, à présent.

GAËLLE CLOAREC
Novembre 2015


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
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