Art queer à Vitrolles avec le projet Sirènes

Sirènes sur talons aiguillesVu par Zibeline

Art queer à Vitrolles avec le projet Sirènes - Zibeline

Le projet Sirènes, soutenu par la municipalité de Vitrolles, était présenté au Cinéma Les Lumières. Une soirée performance pour l’affirmation d’un art Queer inscrit dans la cité et toujours renouvelé.

Le nom même de la jeune association (fondée en 2021), Les Filles de Mnémosyne, est programmatique : il s’agit des neuf Muses si chères à Apollon, enfantées par la déesse de la Mémoire. Entre la création artistique et les lieux, se tisse une trame puissante qui fonde son esthétique en même temps qu’elle la vit. « Il s’agit de revaloriser le territoire par le biais de l’art, sourit l’un des porteurs du projet, Romain Olivieri, directeur artistique et réalisateur du court-métrage Sirènes. Plusieurs lieux avaient été pressentis, mais le Stadium de Vitrolles est celui qui nous a le plus inspirés : en effet, il a eu une “vie officielle” dans l’univers culturel de la région mais, après sa fermeture en 1998, il a continué à exister à travers une culture underground. Ces lieux désaffectés nourrissent notre imaginaire. » L’histoire du lieu désaffecté était mise en avant lors de la soirée au Cinéma Les Lumières, grâce au court-métrage assorti de la mise à disposition du livre MEFI, Le Stadium, Rudy Ricciotti (Arnaud Bizalion éditeur) qui, documents d’époque à l’appui, raconte la conception de ce cube noir, nouvelle Kaaba dressée au milieu des boues rouges de la bauxite, destiné à devenir une salle pluridisciplinaire centrale, accueillant aussi bien des manifestations sportives (le dépôt de bilan du club de handball de l’OM Vitrolles en 1996 a été pour beaucoup dans son abandon) que les spectacles (il a vu sa salle pleine pour IAM par exemple). La verve de son architecte, Rudy Ricciotti, transcrite dans le film, sait à la fois rendre hommage aux prouesses techniques accomplies par les maîtres d’ouvrage et expliciter le sens de ce « monolithe noir et poétique qui surgit de la frange végétale clarifiée le long du CD 9 [et] entretient le mythe et suscite la question ». Poète au sens premier du terme, l’architecte établit des parallèles : « le rock ne se récupère pas (…). Le choix du béton pour le rock est une décision moderne au sens de la tradition urbaine, mais aussi culturelle au sens de la résistance urbaine ; mais encore de principe au sens de la résistance à la récupération. »

Ongles démesurés

Sirènes, projet ainsi nommé pour son ambivalence, « Ce sont des êtres moitié animaux moitié humains, souligne Romain Olivieri, elles posent la question de l’identité, ce qui correspond à nos recherches et notre propos quant à la culture Queer. Séduisantes et dangereuses, elles attirent, comme le monde de la nuit exploré par notre court-métrage, ce monde politiquement diabolisé parce qu’il échappe aux catégoriesen fait, c’est l’architecture du lieu qui a déterminé le scénario. Nous avons juste voulu le sublimer par le jeu des lumières sur la musique très deep composée spécialement par Folco*). C’est 6 minutes 10 où sont concentrées 8 heures de vie nocturne… ».

Lors de la soirée performance, le Cinéma Les Lumières, est rayé par des flashes qui suggèrent d’autres facettes, fragments de corps qui s’érotisent, mains aux ongles démesurés qui griffent l’ombre… Les références sont là, depuis Pasolini, Almodovar, Özpetek : les hauts talons abandonnés en un mouvement détaché, avant que ne débute la danse, les costumes de Zacharie Arpaillanges aux matières travaillées dont les épaisseurs s’ôtent au fur et à mesure que la soirée avance… Fascination de l’interdit, de la transgression, d’une obscurité qui se peuple d’images que le jour proscrit. L’utilisation des signes liés au monde underground, queer, vêtements noirs rehaussés de couleurs vives, maquillages lourds, harnais, bijoux. L’ensemble, quasi stéréotypé, n’est pas sans nous rappeler L’homme de trop de Dominique Fernandez (Grasset), qui évoque le photographe Lucas Fabert (64 ans) regrettant d’une certaine manière la libéralisation des mœurs des années 1970 : « paria » dans sa jeunesse, il se refuse à suivre ce qui est devenu « banalité », voire « conformisme ». La dualité entre le secret et le révélé, la transgression qui n’en est plus une (quoique !), et la séduction de l’interdit, le mystère et le dévoilement, questionne fortement cette hybridation féconde, crée une tension permanente qui nimbe de gravité les éléments, même les plus légers.

L’exposition des photographies prises lors du tournage (on se croirait dans l’ébauche d’un film de Fellini) et des dessins préparatoires rendent compte de cette dichotomie. Les artistes offrent des bribes de la chorégraphie du court-métrage au milieu des visiteurs, parmi lesquels certains demandent si le Voguing a influencé la démarche… « nous sommes des danseurs contemporains, on ne s’empare pas de ce qui ne nous appartient pas » leur est-il répondu. En effet, si les clichés sont présents, les artistes en jouent, les mettent à distance : le monde queer n’a pas vocation à s’enfermer dans des images toutes faites. La banalisation serait un reniement de l’essence même de ce mouvement.

Loïc Gachon, maire de Vitrolles, se réjouit de l’initiative : « Vous révélez des choses de ce lieu magique et en soi un lieu de spectacle, fermé par la municipalité Front National (ce sont des gens qui ne savent que fermer les portes), et qui attend une renaissance. D’ailleurs, le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence y fera jouer en juillet Résurrection de Mahler, ce qui est hautement symbolique. ».

Ce travail sur les codes, l’échange permanent entre les disciplines artistiques, permet une mise en lumière pertinente et humaniste d’un patrimoine, pose en perspective les esthétiques, les politiques, et notre appréhension du monde.

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2021

Sirènes a eu lieu le 16 décembre au Cinéma Les Lumières, Vitrolles

Photographie : Les Filles de Mnémosyne © Vincent Rimi

* Son premier EP est disponible sur soundcloud.com/folcobottero

Cinéma Les Lumières
Arcades de Citeaux
13127 Vitrolles

04 42 77 90 77
www.cinemaleslumieres.fr