Rencontre avec Anissa Harbaoui, figure du collectif du 5 novembre à Marseille

« Si ton immeuble s’effondre, je brûle la ville »

Rencontre avec Anissa Harbaoui, figure du collectif du 5 novembre à Marseille - Zibeline

Nos pages ouvertes aux jeunes !

Depuis plusieurs semaines Zibeline a le plaisir d’accueillir 5 étudiants de Sciences-Po Aix en Master 2 de journalisme.

En collaboration avec la rédaction, ils ont écrit et maquetté les pages qui annoncent les Rencontres d’Averroès 2019 et donnent un éclairage sur sa thématique, Fin(s) de la démocratie.

Démocratie, Peuple, Liberté, Engagement politique sur notre rive et tout autour de la Méditerranée : des problématiques brûlantes pour qui se destine au métier de journaliste, mais aussi pour les classes de Lycées et Collèges marseillais dans lesquels les étudiants nous accompagnent pour des interventions d’éducation à l’information et aux médias tout au long du mois de novembre.

Vous retrouverez les articles des étudiants distribués chaque jour durant les Rencontres d’Averroès à La Criée : écrits et imprimés à chaud chaque soir !

Ceux des lycéens et des collégiens, écrits à l’issue des Rencontres d’Averroès, seront publiés dans nos prochaines éditions, et sur journalzibeline.fr.

La rédaction


À Marseille aussi, les habitants s’interrogent sur l’exercice démocratique de leurs droits, et la participation citoyenne. Rencontre avec Anissa Harbaoui, figure du collectif du 5 novembre.

Cette phrase lui revient en tête tout d’un coup dans le silence de son appartement, alors qu’elle attend proscrite sur son canapé. Quelques heures auparavant, deux bâtiments de la rue d’Aubagne se sont effondrés. S., une amie proche, y habitait.

Depuis, aucune nouvelle, mais un terrible pressentiment. À la télé, BFMTV répète toute la matinée qu’il n’y a aucune victime à déplorer. Pourtant, le portable, constamment à la main, reste désespérément silencieux. S. ne répond pas.

Anissa n’en peut plus. Les amis, la famille, tout le monde attend, impuissant. Elle se rend directement sur place, pour voir de ses propres yeux, pouvoir retrouver S. et la prendre dans ses bras. La rassurer et la consoler. Comme il y a quelques mois, lorsqu’elle s’inquiétait du délabrement de son immeuble. « Ne t’inquiète pas, on est à Marseille, c’est une grande ville, ils ne peuvent pas le laisser s’écrouler comme ça… ». C’est impossible, n’est-ce pas ?

Et pourtant… La voilà maintenant, en plein cœur de Noailles, autour du périmètre de sécurité. Face à la police qui bloque tous les accès : impossible de passer. Quel immeuble ? Des survivants ? S. ? Aucune réponse, aucune information. Elle insiste, s’impatiente, s’énerve. Des pleurs, des cris, de la douleur, qui ne donnent rien, se heurtent à mur de policiers qui finissent par contrôler son identité… Tard le soir, des camions évacuent les gravats… La peur, le doute et l’horrible certitude que certaines victimes sont en train d’agoniser, enterrées vivantes… Et celle toujours plus forte qu’elle ne reverra plus son amie.

Deux jours après tombe la confirmation définitive. S. fait partie des huit victimes de la rue d’Aubagne.

Anissa rentre chez elle, à Lyon, se reposer, faire le deuil. Elle rate la première marche blanche.

Ça l’attriste, elle sent un manque, quelque chose ne va pas. « Si ton immeuble s’effondre, je brûle la ville ». Cette phrase revient sans cesse, elle reste en tête. Une fois rentrée, les soirées passent, les yeux dans le vide et le cœur qui pleure. Impossible de s’endormir, d’oublier et s’oublier dans le sommeil. Comment rentrer chez soi et ne rien faire ?

Elle entend parler sur les réseaux du collectif du 5 novembre. Des habitants du quartier, des voisins, qui se sont réunis pour discuter dans des assemblées ouvertes à tous. Elle décide de s’y rendre, d’essayer et sa vie prend un autre tournant.

Ceux qui sont là disent ce qu’ils ont sur le cœur. La peine, la tristesse mais aussi la rage et l’envie de se battre, de protéger et aider ceux qui vivent encore dans des habitats indignes. Et ça lui fait du bien de savoir qu’elle n’est pas la seule, qu’il y en a qui partagent ce qu’elle ressent.

Kévin Vacher, un des fondateurs du collectif, déclare : « On ne s’arrêtera pas tant que le dernier délogé ne sera pas relogé. » Ça lui plait. Aucun laissé pour compte, le collectif s’autorise le temps long et favorise l’échange, le dialogue, la solidarité.

Deuxième coup dur, quelques semaines après. L’immeuble dans lequel elle habite est lui aussi délabré. S., inquiète, avait l’habitude d’en rigoler : « Je ne vais quand même pas venir me réfugier chez toi, tout va tomber aussi… » L’appartement du dessus est abandonné, personne, juste un peu de vaisselle dans l’évier et quelques tuiles sur le plancher. Le toit s’est écroulé. On lui conseille d’appeler les pompiers. Tout l’immeuble est évacué en 30 minutes, avec interdiction d’y entrer…

Alors elle vit elle-même le chaos du parcours des délogés.

La mairie de Marseille met en place un EAPE, Espace d’Accueil pour les Populations Evacuées : un simple local rue Beauvau.

« C’est la guerre ». On se croirait dans un « camp de réfugiés ». Une foule entassée dans une sale attente. Des familles entières, des enfants qui crient, des pleurs et des agents de mairie dépassés ou simplement désintéressés. Rien ne va.

Elle se rend vite compte que dans cet enfer, elle, qui sait parler français et sait se faire entendre, est mieux traitée que d’autres. Elle constate les abus, les discriminations de femmes à qui on manque de respect et à qui on refuse les tickets de bus ou les tickets resto. Les évacués sont traités comme du bétail, trimballés d’hôtel en hôtel, parfois à l’autre bout de la ville. Les enfants ne vont plus à l’école. 1500 délogés subissent l’incompétence criminelle de la mairie et connaissent la misère en plein cœur de Marseille.

Elle se fait alors porte-parole de ces évacués délaissés par la ville, essaye de parler pour eux, de les défendre. En février, elle organise spontanément une manifestation, en convoquant des délogés et certains militants du collectif suivent également. Ils investissent la rue Beauvau et réussissent à obtenir par la force la requalification des logements en hôtel-appartement, des bons pour des centres de loisir, des repas gratuits et d’autres avantages…

La cause avance et son engagement se renforce au sein du collectif. Ils sont 150 militants motivés à poursuivre leur mission d’aider les délogés et combattre l’habitat indigne.

Elle participe aux manifestations, aux réunions et aux assemblées, tous les 1rs samedis du mois. Devenus de véritables groupes de travail citoyens, ils corédigent un guide de survie au relogement, pour aider ceux dans le besoin, mais également la Charte du relogement. À force de réunions institutionnelles, de négociations et de pression citoyenne, cette charte est signée par le préfet et par la mairie de Marseille. Seule Martine Vassal, présidente de la métropole, ne daigne pas répondre à leurs sollicitations.

Dernière idée en date, la création du collectif des touristes en colère, où elle parodie une touriste américaine, Britney Hammerson (du nom de la société immobilière) qui ne supporte plus les délogés dans les hôtels marseillais. Peut-être que la métropole écoutera davantage une riche américaine que des militants considérés comme gauchistes et radicaux. Elle interpelle publiquement Martine Vassal en pleine conférence de presse et dénonce sa gestion catastrophique de la situation.

Beaucoup de choses se sont passées cette année pour Anissa.

Elle a mis de côté sa vie d’avant, animatrice puis formatrice dans des centres jeunesse.

Elle, qui n’avait jamais été politisée, s’investit , persuadée à présent du pouvoir que peuvent avoir les citoyens contre les institutions.

Elle finit par évoquer l’anniversaire du 5 novembre. Le collectif organise avec d’autres associations et habitants du quartier « Noailles Debout, Vive Noailles ! ». une semaine entière

d’évènements un an après le drame. Débats, concerts, théâtre et animations, jeux ouverts à tous. Elle, lyonnaise, voulait organiser une autre semaine des lumières et lance un appel aux Marseillais.

Elle demande à chacun, le soir, d’allumer une bougie et porter la flamme à sa fenêtre.

JEAN-LOU GRANVILLE
Novembre 2019

Photo : Anissa-Harbaoui-c-J.-L.G.