La Maison de l’Image Documentaire (MID) à Sète devient le Centre Photographique. Entretien avec Valérie Laquittant, sa directrice

« Sète est une ville incroyable ! »

• 11 octobre 2021⇒7 novembre 2021 •
La Maison de l’Image Documentaire (MID) à Sète devient le Centre Photographique. Entretien avec Valérie Laquittant, sa directrice - Zibeline

Dix ans après sa création, la Maison de l’Image Documentaire, pilier de la vie culturelle sétoise et porteuse du festival ImageSingulières, devient le Centre Photographique Documentaire. Revue de mutation avec Valérie Laquittant, directrice.

Zibeline : La Maison de l’Image Documentaire (MID) est devenue le Centre Photographique. Quelle est l’objectif de ce changement ?

Valérie Laquittant : C’est plutôt au niveau de la visibilité pour notre public que cela se joue. Pendant la crise Covid, nous avons été accompagnés dans notre stratégie de développement par un Dispositif Local d’Accompagnement (DLA). Avec un événement organisé tous les ans, une saison culturelle toute l’année, additionnés à des actions auprès des publics des quartiers prioritaires, des actions pour les scolaires, on ne s’arrête jamais ! On avait besoin de ce temps de réflexion. Et le constat est assez clair : forte visibilité sur le festival ImageSingulières, avec une reconnaissance nationale, voire internationale. Par contre, pour la MID, il est apparu que le public reste très local. Cela nous a semblé évident qu’il fallait simplifier la lisibilité de notre structure.

Comment ce changement de position se traduit-il au niveau institutionnel ?

Nous sommes de plus en plus sollicités par les institutions, notamment en ce qui concerne l’Éducation artistique et culturelle. Et il y a toujours plus d’objectifs auxquels on doit répondre ! Nous, on adhère complètement, parce que dès le départ, c’était autant la création du festival qui nous portait, que les actions avec les publics. Éducation à l’image, pratique de la photographie, c’est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, donc pour moi, développer ça c’est aussi essentiel que d’aider les photographes à vivre de leur travail. Sauf qu’on n’a pas de moyens supplémentaires ! Il y a au contraire déjà eu une tendance à la baisse en ce qui concerne la municipalité, et on nous annonce encore une baisse des subventions pour 2022. En revanche, pour la Région et la Drac, pas de tendance à la baisse. On note même un intérêt très bienveillant de la part des deux structures, depuis au moins deux ans, sur notre projet de consolider nos actions à l’année. Ce qui vient renforcer l’action de la ville, qui nous a d’ailleurs toujours soutenus depuis le début. Nous développons également un pôle : la formation de photographes émergents. Devenir une structure de référence pour eux, en termes de ressources et d’outils, et aussi en sollicitant nos partenaires de longue date pour qu’ils interviennent tout au long de l’année auprès des photographes que nous accompagnons. Proposer des mini formations gratuites prodiguées sous forme de petits ateliers : conseils sur les droits d’auteurs, les demandes de bourses, sur l’écriture photographique… Nous organisons aussi des workshops avec des grands photographes, payants, mais avec des tarifs très accessibles -pas comme aux Rencontres d’Arles !

Quelle est votre inscription dans la ville ?

Nous avons commencé par travailler dans les quartiers. On a commencé par le terrain, avant même d’aller voir les institutions pour créer le festival. Et lors de la première année, je me demandais comment faire venir des bénévoles à un festival de photos documentaires… Personne ne savait ce que c’était à l’époque : il y a 15 ans, personne n’en parlait. Mais dès la première année, on a eu 60 bénévoles ! Sète est une ville incroyable ! C’est un port, avec un brassage de gens, c’est le sud, c’est culturellement culturel : il y a Brassens, Soulages, Varda, cette ville transpire la culture. Il y a de l’art partout. Et donc les gens sont d’une grande curiosité.

Quelles sont les actions des bénévoles ?*

Il y a des fidèles, qui viennent depuis des années pour le festival. Il y en a aussi certains qui viennent aider tout au long de l’année. Une personne s’occupe de la bibliothèque, une autre m’aide pour la comptabilité. Une autre vient pour l’accueil du public. Sur les vernissages, on a toujours des petites mains pour le buffet. On a aussi un monsieur qui fait tous les accrochages d’expos. Un autre qui tous les ans prend ses congés sur la semaine de préparation du festival pour les chantiers. 

Au regard du développement de votre structure, comment évaluez-vous l’évolution du paysage de la photographie documentaire ?

Le terme de photographie documentaire, en 15 ans, est enfin reconnu. ImageSingulières a ouvert des champs de porosité entre les « genres ». Les Rencontres d’Arles, c’était la photographie plasticienne, Visa pour l’Image [à Perpignan, ndlr], c’était le photojournalisme. Nous, on était entre les deux ! Géographiquement et en termes de propositions photographiques. Maintenant ce sont des vases communicants. On retrouve des photographes exposés ici à Visa ou aux Rencontres deux ans après. On a découvert beaucoup de photographes, certains s’en souviennent, d’autres pas… Après, au niveau professionnel, il y a énormément de photographes, qu’il faut accompagner pour qu’ils s’en sortent financièrement, et une profusion d’images, qu’il faut également accompagner. Notre mission est double, cela n’a pas changé et ne changera pas.

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNA ZISMAN
Octobre 2021

* L’association emploie 4·salarié·e·s et des intervenants et prestataires

Photo : Valerie Laquittant © Gilles Favier



Deux pour le même prix

© Christian Lutz

Les deux lauréats du prix conçu par ImageSingulières, l’ETPA (école de photographie) de Montpellier et Mediapart inaugurent la première saison du Centre photographique documentaire de Sète. Le Grand Prix ISEM récompense un travail en cours, pour encourager à sa finalisation. Pour 2019 et 2020, c’était deux projets inquiets sur des sujets qui oscillent entre politique et société. Romain Laurendeau documente, en se rapprochant du cœur névralgique, les ravages du Mister Nice Guy, drogue dérivée d’une substance récréative restée autorisée en Israël jusqu’en 2013, dont les procédés de fabrication ont été récupérés par les Palestiniens, qui en font, dans des conditions illégales, un produit très peu cher, beaucoup plus dangereux et addictif. Le photographe s’est immiscé, en plusieurs voyages, dans un centre de désintoxication puis des quartiers populaires et des camps de réfugiés -là d’où viennent majoritairement les consommateurs de cette drogue du pauvre. L’atmosphère carcérale de l’un des deux seuls lieux de soins de tout le territoire palestinien est totalement glaçante. Le manque de moyens, tant matériels que médicaux est criant, les conditions « d’accueil » sont effrayantes. Les photographies de Laurendeau dénoncent, autant qu’elles les traquent, des moments suspendus où la beauté plastique est souvent rendue par un rai de lumière, un agencement dans le cadre, toujours très soigné. Ses incursions dans les quartiers sont moins démonstratives, et laissent une place à un récit intérieur qu’on devine empreint d’une réelle empathie envers les personnages attrapés dans leur environnement, même si la distance est le plus souvent très marquée.

Christian Lutz se laisse voguer au gré de son angoisse devant la montée des nationalismes en Europe. De la Suisse où il vit, puis en France, en Hongrie, en Hollande, en Angleterre. La série s’appelle Citizens, dont l’ensemble des clichés sont réunis dans un ouvrage qui vient de sortir (Éditions Patrick Frey). L’approche est très intuitive, très libre. Le propos reste en filigrane, laissant des micros-histoires se développer dans chaque cadre, qu’il laisse sans légende, ni même un lieu, une date. Il y a de l’absurde dans ses images, qu’il aime à faire rebondir entre elles. Il y a du tragique, bien sûr, du vide, mais aussi une sorte de d’humanité saturée, comme on le dit des couleurs, où tout est exacerbé, la détresse comme le ridicule. Il explique rester « à distance du réel qui se met devant [lui], sans interagir. Et à un moment, tout se rejoint pour faire une image ». C’est un voyage à la fois ouvert, tant les « sujets » sont divers, et asphyxiant, tant les pensées qui circulent envahissent l’atmosphère bizarrement presque enchantée du périple.

ANNA ZISMAN
Octobre 2021

Romain Laurendeau, Mister Nice Guy
Christian Lutz, Citizens

Jusqu’au 7 novembre
Centre photographique documentaire – ImageSingulières, Sète
04 67 18 27 54 imagesingulieres.com