Entretien avec Christian Garcin, à la redécouverte d'Edgar Allan Poe

Seconde Poe

• 30 mai 2019 •
Entretien avec Christian Garcin, à la redécouverte d'Edgar Allan Poe - Zibeline

Un tout nouveau visage d’Edgar Allan Poe, à découvrir grâce à la connivence de deux écrivains, Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, qui livrent une impressionnante traduction des Nouvelles aux éditions Phébus.

Zibeline : L’entreprise est de taille : d’une part relever le défi d’une nouvelle traduction, après celle de Baudelaire, et d’autre part proposer une édition, cette fois complète, des Nouvelles. Est-ce que c’est, à la manière du médaillon de couverture de l’édition, une manière de dessiner un nouveau portrait de l’écrivain ?

Christian Garcin : Baudelaire n’avait traduit que les deux-tiers des nouvelles, et en avait ainsi orienté la réception, à la fois par le choix qu’il avait fait, et par les titres qui avaient été donnés (Histoires extraordinaires…). Cette nouvelle traduction, à la fois intégrale et chronologique, permet, nous l’espérons, de resituer Poe en tant qu’auteur totalement inscrit dans son époque, engagé dans la vie littéraire et politique, ayant construit une œuvre multiforme qui ne doit pas être réduite aux seules nouvelles d’angoisse ou de terreur.

Les textes de Poe ainsi rassemblés, ce sont donc des nouvelles, plutôt que des contes, des histoires extraordinaires ou grotesques ?

Toutes ces dénominations se justifient, mais le terme de nouvelles est peut-être le mieux adapté, car il englobe tous les autres. L’œuvre de Poe se répartit selon trois axes : les contes de terreur ou d’angoisse, genre fort prisé à l’époque, dans la lignée du gothique anglais et du fantastique allemand, que Poe a renouvelé et haussé à un niveau littéraire inédit dans les États-Unis de ces années-là ; le récit policier à énigme, dont on peut dire qu’il est l’inventeur (Auguste Dupin, personnage des Crimes de la rue Morgue et de La lettre dérobée, est le père de Sherlock Holmes, d’Hercule Poirot et de tous ceux qui ont suivi) ; et les contes satiriques, grotesques, absurdes et comiques, souvent des charges contre le monde politique et littéraire de son époque -dimension moins connue, mais très largement représentée dans son œuvre.

Baudelaire dit qu’il choisit Poe par « sympathie », au sens fort : qu’est-ce qui vous pousse, vous, à aller vers Poe ? Est-ce un virage à l’ouest, une nouvelle traversée de l’Atlantique, qui pour la seule année 2018 vous fait publier, outre la traduction de Poe, celle des poèmes de David Kirby (Le Haha, Actes Sud), un roman, Les oiseaux morts de l’Amérique (Actes Sud), et un recueil de Poèmes américains (Éditions finitude) ?

Ce fut une décision, davantage qu’un véritable penchant. Je me suis rendu compte un jour que Poe était le seul, parmi tous les classiques, à n’avoir jamais été retraduit, et ce depuis un siècle et demi. Or on dit qu’il est nécessaire de retraduire les classiques au moins une fois par génération. J’ai donc décidé de m’y risquer, afin de proposer une version intégrale de ses nouvelles, dans une langue d’aujourd’hui, et dans une édition abondamment annotée -car il était nécessaire de contextualiser la multiplicité des références littéraires, historiques et politiques présentes dans l’œuvre de Poe, familières à un lecteur américain de 1840, mais difficilement saisissables aujourd’hui.

La préface précise qu’il s’agit d’une « traduction réalisée par un seul et même traducteur, en l’occurrence dédoublé » : c’est William Wilson à l’envers ! Comment avez-vous travaillé ensemble, avec Thierry Gillyboeuf ?

Avec une calculette : nombre de signes de l’ensemble en langue originale, divisé par deux. Ensuite on s’est réparti les nouvelles à égalité, en  tenant compte des souhaits de chacun, car il y en avait quelques-unes que l’un ou l’autre désirait traduire. Ensuite, à la fin de chaque tome, chacun envoyait à l’autre ses traductions. L’autre faisait des suggestions, et renvoyait au premier, qui en général acceptait toutes les remarques -et si ce n’était pas le cas, argumentait. Un travail fluide, en parfaite harmonie, que nous avons renouvelé, puisque après les trois tomes de nouvelles devrait paraître un quatrième tome regroupant les deux romans (Les Aventures d’Arthur Gordon Pym et l’inachevé et inédit Journal de Julius Rotman), et qu’en 2020 paraîtra chez Finitude notre traduction des Nouvelles intégrales et chronologiques de Melville.

AUDE FANLO
Mai 2019

Des nouvelles d’Edgar Allan Poe
Rencontre avec Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, animée par Élodie Karaki
30 mai, 18h
Les Magasins, Marseille, dans le cadre du Festival Oh les beaux jours !

Photo : Christian Garcin © Ferrante Ferranti