Le capital finance la recherche pour intègrer les contraintes environnementales

Science et mécènes

Le capital finance la recherche pour intègrer les contraintes environnementales - Zibeline

Qui finance la science ? Les fonds publics, mais également de plus en plus d’acteurs privés.

L’Institut Océanographique Paul Ricard a fêté ses 50 ans cet été. Fondé par le chef d’entreprise en 1966, suite au scandale des boues rouges déversées en Méditerranée (lire notre article consacré aux suites contemporaines de ce dossier), il s’est donné pour mission de connaître, faire connaître, et protéger la mer. Le 9 juillet dernier, sur l’île des Embiez où se situe le siège de ce centre de recherche scientifique à vocation internationale, était organisée une journée dédiée aux « solutions et innovations » pour l’environnement maritime. On pouvait y croiser le capitaine Paul Watson, « berger des mers », et un panel prestigieux de chercheurs. Notamment Françoise Gaill, Directeur émérite de recherche au CNRS, coordonnatrice de la plateforme Océan & Climat1, ravie de pouvoir évoquer Take OFF – Take Ocean For Future, projet de mécénat scientifique porté par l’Institut Océanographique et le groupe Pernod-Ricard. Soutien aux études océanographiques, assorti de résidences sur l’île des Embiez, Take OFF est « destiné tout particulièrement aux jeunes chercheurs » travaillant sur la biodiversité, les pollutions, ou l’impact du réchauffement climatique sur les écosystèmes marins. Selon Françoise Gaill, le monde de l’entreprise et celui de la science procèdent de la même dynamique : « Allons de l’avant, nous trouverons des solutions ».

Patricia Ricard, petite-fille du marchand de spiritueux, préside  l’Institut Océanographique, financé à 75% par l’entreprise familiale. Elle en est convaincue, « Il faut que l’environnement entre dans la culture. Et il faut que le monde scientifique repousse ses frontières, s’ouvre à la philosophie, aux sciences humaines, à l’éducation : c’est dommage que la peur soit à l’origine des prises de conscience, comme si l’on éduquait un enfant en commençant par les coups ! » Elle précise que pour elle, les scientifiques sont comme des artistes, qui ont besoin de temps long pour leur travail… Et donc de mécénat.

Financer et orienter la recherche

Certains s’alarment de ces relations de plus en plus étroites entre scientifiques et acteurs privés, pente savonneuse pouvant conduire à privilégier la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale, le gain à l’intérêt général. Mais manifestement nous n’en sommes plus vraiment à faire une distinction nette public/privé. Les ponts entre la recherche publique et le monde économique se sont multipliés au fil des ans, à tel point qu’un organisme tel que l’IRD2 a pu être mis en cause pour biopiraterie, en déposant des demandes de brevets pour des plantes médicinales traditionnelles. Il s’agit d’être vigilants sur tous les fronts, et de réfléchir à l’avenir que nous souhaitons pour nos enfants. La population mondiale avoisinera bientôt 10 milliards d’êtres humains sur Terre, et toutes les bonnes volontés seront utiles, si l’on entend conserver un espace vivable. Cependant rien ne nous empêche de veiller à ce que mercenaires de la science, technocrates, politiques et entrepreneurs ne choisissent pas à notre place un projet de société. Car il est peu probable que leur vision de l’avenir -même bien intentionnée-, reflet d’un système où ils trouvent leur compte, soit compatible avec l’ambition de remettre radicalement en cause ce même système.

À ce sujet, on pourra lire avec profit (sans mauvais jeu de mot) un vieil article publié sur le site du Monde Diplomatique : rédigé en 1974 par André Gorz, il s’intitule Leur écologie et la nôtre. Le philosophe y prévoyait l’intégration par le capitalisme des contraintes environnementales.

GAËLLE CLOAREC
Septembre 2016

1Alliance internationale entre plusieurs ONG et instituts de recherche, née en 2014 avec l’appui de l’UNESCO – www.ocean-climate.org

2 Institut de Recherche pour le Développement : établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST), placé sous la double tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et du ministère des Affaires étrangères et européennes – www.ird.fr

Photo : Île des Embiez – Institut Océanographique Paul Ricard -c- Michel Tréhet