La biodiversité : bien la connaître pour mieux la défendre

Savoir voirVu par Zibeline

La biodiversité : bien la connaître pour mieux la défendre - Zibeline

Donner des billes pour comprendre la biodiversité : deux écologues sur le terrain des sciences participatives.

Sophie Gachet, Maître de Conférences, travaille au sein de l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Écologie (IMBE). Sur le campus de la faculté Saint-Jérôme, à Marseille, elle nous reçoit avec Floriane Flacher-Geslin, chargée de mission de l’Observatoire Des Saisons Provence. Ce programme de science participative sur les liens entre la phénologie1 des plantes et le réchauffement climatique est mené depuis 2015 par l’IMBE (Aix-Marseille Université) avec le CNRS, l’association Tela Botanica, et le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône.

Déclinaison locale d’un programme national initié il y a douze ans, l’Observatoire collecte des données sur l’évolution des écosystèmes provençaux. Une mission complexe, car les processus de changement climatique sont en voie d’accélération, voire d’emballement2. Pour observer minutieusement les milieux, relever avec précision les dates d’éclosion des bourgeons, le changement de couleur des feuilles, leur chute, la ponte, le retour des oiseaux migrateurs, l’émergence ou le repli d’insectes, etc., il faut plus d’une paire d’yeux ! Aussi, faire appel à des bénévoles dans le cadre de dispositifs de sciences participatives se pratique de plus en plus. Pour recruter des observateurs, les scientifiques ont appris à communiquer sur les réseaux sociaux, sont en contact avec les associations naturalistes, multiplient les occasions d’échanger avec les particuliers. Certains programmes sont développés avec l’institution scolaire ; c’est le cas de l’Observatoire Des saisons Provence. Le poste de Floriane Flacher-Geslin est financé par le Département 13, en charge des collèges, et le dispositif est soutenu par l’académie d’Aix-Marseille. La jeune femme travaille avec des enseignants en Sciences et Vie de la Terre (SVT), « mais pas seulement ! », se hâte-t-elle de préciser. « Cela peut en intéresser bien d’autres : les professeurs de mathématiques, avec l’usage des pourcentages, les documentalistes, les clubs jardin ou nature… »

Sensibiliser, connaître plus et mieux

Avec le recul et la compilation de données, des tendances se dessinent : le printemps se déclare plus tôt ces dernières années, ce qui entraîne des conséquences en cascade. Certaines espèces se nourrissent des larves d’autres animaux, doivent butiner telle fleur à tel stade de leur évolution… Le vivant s’adapte, mais si tout change très vite, des décalages et asynchronies se bousculent, les écosystèmes sont plus facilement déséquilibrés, fragilisés. D’autant, constate Floriane Flacher-Geslin, que « tous les changements en lien avec l’augmentation des températures dépendent aussi des conditions hydriques et géographiques : sécheresse, précipitations extrêmes… ». D’où l’importance de pouvoir étudier finement chaque milieu.

« La biodiversité est compliquée à appréhender, relève Sophie Gachet, parce que ces échelles spatiales et temporelles sont intriquées. » Elle a décidé de sortir son savoir des cercles spécialisés, en écrivant notamment une chronique dans les colonnes de La Marseillaise. À partir de photographies déposées par les lecteurs sur le site du quotidien, elle creuse chaque semaine un concept écologique. « C’est normal de restituer, nous, chercheurs, sommes payés par les impôts des gens ! » S’appuyer sur ce qui surprend les lecteurs lui semble intéressant. C’est miser sur l’intelligence collective et l’envie de connaître le règne végétal et animal au-delà de la sphère domestique.

Les outils ne manquent pas : Tela Botanica, réseau collaboratif de botanistes francophones avec lequel l’IMBE travaille, aide les observateurs à se former. Fort de 55 000 participants, il a inspiré les entomologistes, qui l’ont décliné avec Tela Insecta. Sous l’eau, le programme Cigesmed for divers étudie les écosystèmes marins avec un protocole de science participative. À Marseille, on va beaucoup parler de biodiversité dans les mois à venir : la cité phocéenne s’apprête, sauf nouveau report dû à la situation sanitaire, à recevoir le prochain congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)3.

Se décentrer

Sophie Gachet déplore que notre civilisation soit marquée par une vision très utilitariste de la nature, trop autocentrée. Certes, l’avancée du printemps a des enjeux économiques, au niveau de la production de fruits par exemple, mais l’effondrement de la biodiversité implique tellement plus ! Les scientifiques constatent, bien-sûr, une montée de l’intérêt général pour les questions environnementales. Cependant l’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions… « Les réactions affectives se cristallisent sur certaines espèces. L’une de nos doctorantes, Lise Ropars, vient de démontrer dans sa thèse que l’abeille domestique, dont on voudrait multiplier les ruchers, rivalise avec les pollinisateurs sauvages, moins “intéressants” parce qu’ils ne font pas de miel. Or il serait possible de concilier activité apicole et milieux riches et variés… »

Les erreurs bien intentionnées, faute d’informations suffisantes, se multiplient. Ainsi de l’engouement pour les hôtels à insectes. « Cela ne se fait pas n’importe comment ! Si vous en achetez un déjà tout monté chez Nature & Découvertes, en fonction du diamètre des tiges, cela peut être une espèce invasive qui en profitera… Dès que l’on opère un renforcement, il y a risque de déséquilibre. » Or, avec la disparition des habitats et la pollution, les espèces invasives sont l’un des gros facteurs de chute de la biodiversité. Son conseil : laisser un maximum de terrains en friche. « Même semer peut être problématique, si les plantes ne sont pas locales. Le moins d’intervention humaine est le mieux. » La chercheuse avoue avoir très peur des phénomènes de mode : « Cela a un côté exaltant d’obéir aux injonctions du marketing “vert” sans réfléchir. Avec les moyens de communication d’aujourd’hui, on peut avoir un effet de masse incontrôlable. »

GAËLLE CLOAREC
Avril 2021

1 Étude de l’apparition d’événements périodiques de la vie des organismes en lien avec les variations saisonnières du climat.

2 Lire à ce sujet la récente interview du climatologue Christophe Cassou sur Reporterre :  reporterre.net/La-France-se-rechauffe-plus-vite-que-la-planete

3 iucn.org/fr/news/secretariat/202012/le-congres-mondial-de-la-nature-de-luicn-se-tiendra-du-3-au-11-septembre-2021-a-marseille

Pour en savoir plus : obs-saisons.fr/ods-provence

Photos : Sophie Gachet et Floriane Flacher-Geslin / Fleurs dans un verger -c- G.C.



12e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Pour témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com