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La metteure en scène Julie Kretzschmar nous parle de l'écrivain marseillais et comorien Salim Hatubou, décédé le 31 mars

Salim Hatubou, le lien disparu

La metteure en scène Julie Kretzschmar nous parle de l'écrivain marseillais et comorien Salim Hatubou, décédé le 31 mars - Zibeline

Le 31 mars, Salim Hatubou, écrivain conteur, marseillais et comorien, est décédé brutalement d’une crise cardiaque à Marseille. Il avait 42 ans. Arrivé à Marseille dans son enfance, devenu un auteur prolifique et multiple (contes, romans, poésie, livres pour enfants, dont Contes de ma grand-mère, L’odeur du béton, Marâtre, L’avion de maman a craché ou Métro Bougainville), il était un passeur de mémoire, de culture, un relais entre la France et les Comores. Ses textes étaient enseignés dans les écoles des deux pays. Sa disparition est une onde de choc pour l’ensemble de la communauté comorienne. Il a été inhumé dans son village natal lors de funérailles nationales.

Salim Hatubou tenait un compte Facebook, intitulé Lire Ecrire Conter, sur lequel il notait de petits billets d’humeur ou des phrases entendues à la volée dans les cafés marseillais. Dans la soirée du 30 mars, il postait ce dernier message : « Si Senghor clamait vouloir « déchirer les rires banania sur tous les murs de France », moi j’arracherai toutes les pages sur lesquelles on lit les jeux de mots puants ‘Comores comme mort’… »

Julie Kretzschmar, metteure en scène, directrice du Théâtre des Bancs Publics à Marseille avait créé avec lui en 2013, Kara, une épopée comorienne. Samedi 18 avril, dès 16h, un hommage lui sera rendu aux Bancs Publics. Elle évoque ici sa personnalité et le travail accompli à ses côtés.

Zibeline : Comment avez-vous connu Salim Hatubou ?

Julie Kretzschmar : On a été mis en contact fin 2011 autour de son projet d’écriture d’une épopée. On a trouvé les soutiens, notamment celui de MP 2013, pour réaliser ce travail et il m’a accordé une immense confiance et une totale liberté. Ce projet naissait par la volonté d’opérateurs extérieurs et je sentais en Salim la crainte intuitive de se retrouver comme l’alibi comorien de MP 2013. La richesse de notre relation a été d’avoir très vite conscience de cette tension et de ne pas la nier. Même s’il ne le nommait pas ainsi, il avait une responsabilité et était, de fait, un représentant de sa communauté. Avec bienveillance et générosité, il m’a laissé me saisir de son texte et poser mon regard sur l’histoire traditionnelle qu’il racontait.

Comment le spectacle avait-il été perçu au sein de la communauté ?

Le projet était connu de tous, mais le rapport au public s’est passé en deux temps. Ce sont d’abord les gens de la communauté que nous avions sollicités, par différents biais, qui sont venus voir le spectacle. Puis, comme si le bouche à oreille avait validé notre travail, une présence spontanée s’est mise en place.

Son œuvre était-elle communautariste ?

Je n’ai pas peur de ce mot, qui m’a été systématiquement renvoyé lors de ce projet. C’est un réel problème politique en France de ne pas oser entrer à l’intérieur de ce mot et d’en saisir la potentielle richesse. Mais je n’ai jamais entendu Salim l’employer. Ni parler d’intégration. Son rapport au politique était fort mais plus subtil. Il passait par la poésie, l’humour, sans être porte-parole d’une revendication. L’enjeu pour lui était plutôt celui du déplacement : comment maintenir l’imaginaire d’un ailleurs, le laisser s’épanouir, et le mêler au réel d’ici. Je crois qu’il se sentait très investi auprès des enfants et des adolescents, pour leur donner les outils, leur expliquer comment il avait fait le voyage, et comment il continuait à le faire. Il était, pour tous, très clairement, le lien entre ici et là-bas. Sa disparition laisse une immense tristesse mais aussi une béance inouïe.

Propos recueillis par MARIE-JO DHO et JAN-CYRIL SALEMI
Avril 2015

Photo : Julie Kretzschmar – Salim Hatubou – Kara, une épopée comorienne – 2013 © Didier Nadeau

Peu après son décès, des proches de Salim Hatubou ont créé en sa mémoire une page Facebook et un blog, Les Îles Lettrées.

 


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