Focus sur le squat Saint-Just, qui accueille les migrants à Marseille

Saint-Just, un squat pas comme les autres

Focus sur le squat Saint-Just, qui accueille les migrants à Marseille - Zibeline

Les occupants attendent toujours du Département et de l’État qu’ils respectent leurs obligations de prise en charge des mineurs isolés.

Il y règne comme une ambiance de colonie de vacances avec ses dortoirs, sa grande cuisine, son infirmerie, ses salles de jeux et de réunion, son règlement intérieur et ses activités en tous genres. Sur le grand tableau blanc installé dans le couloir, le planning des activités installe le doute. Mercredi : rencontre avec les avocats ; jeudi : photo pour les cartes de transport ; vendredi : cours de maths ; samedi : yoga ; dimanche : atelier théâtre. Ici les mono sont les « solidaires » et les « habitants » des mineurs non accompagnés, pour la plupart. La « maison » est un squat, un bâtiment occupé sans l’autorisation du propriétaire, même-ci ce dernier, le diocèse, se montre bienveillant voire coopératif depuis le début. Le 18 décembre, un collectif citoyen ouvrait un immeuble vide pour y loger des jeunes migrants, au 59 de l’avenue Saint-Just, à Marseille, sous les fenêtres de la présidente du Conseil départemental. Trois mois plus tard, et plus de 250 personnes accueillies et accompagnées, les perspectives se font attendre.

Pour la première fois, le Collectif 59 était convié, mardi 19 (après le bouclage de ce numéro), par la Préfecture à une réunion, avec également autour de la table le Conseil départemental et les associations auxquelles ses services de l’aide sociale en l’enfance délèguent la mise à l’abri des mineurs, le propriétaire de l’immeuble et son futur acquéreur, l’IMF, un institut bien connu de formation en travail social. Celui-ci souhaiterait que le lieu soit libéré le 31 mars afin d’y commencer des travaux. Le diocèse, le seul à pouvoir déclencher une procédure d’expulsion qui n’est pas d’actualité, privilégie le dialogue et intervient auprès de chaque partie pour une issue digne et responsable. Mais cette date, qui correspond aussi avec la fin de la trêve hivernale, ne perturbe pas vraiment la vie du squat.

Clémentine, elle-même étudiante à l’IMF, apporte son aide depuis plus d’un mois. « J’accompagne les jeunes qui ont besoin d’aller à l’hôpital et je passe quelques nuits comme une sorte de garde. Il y a une vrai solidarité. C’est la force de cette ville. Les gens sont tellement habitués au bordel institutionnel qu’ils s’entraident et cherchent des solutions alternatives. Nous, on demande juste que les pouvoirs publics fassent leur travail. » Benoît n’est pas un militant. Chef d’entreprise de conseil aux collectivités et enseignant en gestion de projet, il s’investit au 59 depuis qu’il est tombé sur une vidéo sur Facebook. « Ces jeunes ont une histoire que personne n’aurait envie d’avoir vécue. À leur âge, j’avais peur de traverser la piscine. Eux, ils ont parfois traversé la mer sans savoir nager. Je n’aimerais pas que mon fils, si j’en ai un, soit à leur place. » Dans la cour, Séverine, Marion et Agnès proposent comme tous les jeudis un atelier communication. « Notre objectif était de faire un journal mais cela s’est transformé en atelier de dessin car c’est encore difficile pour eux de raconter des choses. Cela leur permet au moins de se parler et de se découvrir », explique l’une d’entre elles.

Tous les dimanches soir, les habitants se retrouvent en assemblée générale. Les informations y sont partagées et les décisions prisent collectivement, dans un fonctionnement horizontal. À l’ordre du jour, un rassemblement devant le Conseil départemental pour rappeler l’urgence de trouver des solutions, la désignation de représentants à la réunion en préfecture, l’organisation d’une fête pour les trois mois du lieu ou encore la conduite à tenir en cas d’évacuation précipitée. Chaque intervention est traduite en anglais. Et Georgette de synthétiser : « On veut nous faire croire que la société est raciste. Or c’est extraordinaire ce qui s’est mis en place ici. »


Paroles d’habitants, parcours de héros

Résidents du squat, Yacoubou Abdoulaye, Ismael et Yacoubou témoignent. Trois leçons de courage, de dignité et d’espoir.

« J’aime la France. J’ai envie d’aller à l’école parce que j’aime étudier. Le français et les maths. Mais j’aimerais aussi pouvoir retourner dans mon pays. » Les rêves d’Abdoulaye Sissoko ne sont pas ceux d’un ado comme les autres. À 15 ans, il a laissé son enfance derrière lui. En même temps que son pays, le Mali, et ses proches. Il vivait dans la région de Kayes, parmi les plus inégalitaires et productrices d’émigration, et ses parents n’avaient plus les moyens de subvenir aux besoins de la famille comptant pourtant seulement deux enfants. « Ma sœur est restée là-bas. Je n’ai pas de nouvelles depuis deux mois car je n’ai plus d’unités sur mon téléphone et ma mère n’a pas whatsapp », explique-t-il. Parti le 1er octobre 2018, il est arrivé en France le 7 janvier dernier pour intégrer le squat de Saint-Just un mois plus tard. Pendant son périple de trois mois, il traverse une partie du Sahara pour atteindre l’Algérie puis le Maroc avant de débarquer en Espagne qu’il quitte pour la France parce qu’il ne « comprend pas la langue ». Aujourd’hui Abdoulaye est très inquiet. « Je pense toujours à mon avenir. Je n’ai pas d’informations. Souvent je pleure. »

Exilé à 13 ans

Ismael Housseini est à peine plus vieux mais choisit l’exil alors qu’il n’a que 13 ans. Seul. Issu de la minorité Hazara, il fuit l’Afghanistan après l’occupation de sa ville, Beshud, par les Talibans. « Ce sont des personnes très dangereuses », témoigne-t-il en anglais. Il se pose d’abord à Kaboul, la capitale, mais n’y trouve pas sa place. Il s’installe ensuite en Iran pendant trois ans mais les perspectives de régularisation ne se concrétisent pas. Puis c’est le grand saut : Turquie, Grèce, Italie, France enfin, où il pose le pied un 24 décembre. Pourvu d’une ordonnance de placement provisoire (OPP), il attend une prise en charge par les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). « Je prends des cours de français ». Pour cela, grâce à la solidarité, il n’a pas eu à attendre.

Saint-Just abrite aussi quelques couples avec enfants en bas âge et mères isolées. C’est le cas de Yacoubou, 34 ans. « J’ai quitté le Nigeria en 2017 parce que quelqu’un voulait avoir ma peau », indique-t-elle sans épiloguer. La route sera longue pour se sentir en sécurité et chaque escale apportera son lot de malheurs. Après un passage au Niger, elle arrive dans l’enfer libyen.

Esclave en Lybie

Emprisonnée pendant une semaine, elle est témoin de viols. Son sort sera autre : achetée comme une esclave pour moins de 500 euros. « Au bout de cinq mois, ils m’ont jetée dans un bateau sur lequel nous étions 210 dont 6 enfants », se souvient-elle avec une précision désarmante. Au moment du sauvetage en mer, il y a déjà plusieurs morts. Une fois en Italie où elle reste un an et trois mois, elle est prise en charge par une compatriote. « Elle m’a demandé de me prostituer. J’ai refusé et j’ai été punie. » Quand Yacoubou rencontre le père de son futur enfant, un Béninois, celui-ci propose un subterfuge pour lui éviter d’autres ennuis : chaque jour, il lui donne une somme d’argent dont elle fait croire qu’elle l’a gagnée avec des supposés clients. Mais lorsque la maquerelle découvre que sa « protégée » est enceinte, elle exige de connaître l’identité du père et tente de lui imposer d’avorter. Double refus de la jeune femme à la force admirable. La sanction tombe sans appel, elle est battue. En septembre 2018, Yacoubou se décide à rejoindre la France. Après deux mois dans la rue, elle trouve refuge à Saint-Just et donne naissance à Moubarak, en janvier. Pour l’heure, le papa continue de travailler de l’autre côté des Alpes.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2019

Photos : -c- Ludovic Tomas