Suivre le ruisseau des Aygalades avec le jardinier-paysagiste Éric Lenoir

Ruisseler dans la fangeVu par Zibeline

Suivre le ruisseau des Aygalades avec le jardinier-paysagiste Éric Lenoir - Zibeline

Le jardinier-paysagiste Éric Lenoir, ému par le ruisseau des Aygalades à Marseille, invite à prendre soin de nos cours d’eau.

La Cité des arts de la rue est largement impliquée dans le processus de renaturation du ruisseau des Aygalades, qui longe la structure dans les Quartiers Nord. Un improbable paradis verdoyant entre barres d’immeubles et axes routiers, malheureusement envahi par les déchets plastiques, particulièrement après les gros orages. Sans parler des pollutions urbaines ou industrielles subies le long de son parcours de dix-sept kilomètres, entre le Massif de l’Étoile et le quartier de la Joliette. Aux efforts mobilisés par les riverains pour dépolluer le cours d’eau se conjugue une réappropriation symbolique des lieux, longtemps inaccessibles, qui passe par l’art, le récit, de nombreux ateliers et balades pédagogiques. Une série de conférences Voix d’eau se tient ainsi dans le cadre des Dimanches aux Aygalades, portes ouvertes de la Cité. Le 7 novembre, sur proposition du Bureau des Guides-GR2013, c’est le jardinier-paysagiste Éric Lenoir qui est venu marcher le long des rives, entraînant une bonne soixantaine de personnes jusqu’à une magnifique cascade.

Ce qui nous réunit

Tout d’abord, il a dû se prêter à une cérémonie d’intronisation, aux accents amplifiés de… Johnny Halliday, interprète en 1967 d’un étonnant texte écolo de Philippe Labro, lu sur la 7e symphonie de Beethoven1. « Vous m’affirmez, qu’il y avait du sable, et de l’herbe, et des fleurs, et de l’eau, et des pierres et des arbres, et des oiseaux ? Allons, ne vous moquez pas de moi » scande le chanteur, dans l’émotion palpable de l’assistance. Puis Éric Lenoir s’assied sur une chaise, et entreprend d’ôter ses chaussures, afin d’essorer ses chaussettes. Avant la rencontre, il est allé dans le lit du ruisseau. « Voilà, sourit-il, ce qui nous réunit tous, c’est ça : l’eau ».

Cet homme n’était pas prédestiné à défendre la nature, ni même à la connaître. Descendant probablement de mineurs, comme le suggère son patronyme, il a grandi dans une cité de Seine-Saint-Denis (93), département hyper artificialisé, « où tout ce qui pouvait ressembler à de la verdure a disparu en quelques décennies ». Heureusement pour lui, il passe ses vacances près des rivières du Morvan et découvre leurs joies inépuisables. « J’étais en colère toute mon enfance, à penser qu’on nous a vraiment laissé de la merde. Plus tard j’ai réalisé que la bétonnisation pouvait partir d’une bonne intention : remplacer les taudis de la couronne parisienne par des appartements neufs pour reloger les habitants. »

Précieuse eau

Autant dire que le ruisseau des Aygalades, rescapé des chapes de béton qui ont recouvert une majorité des cours d’eau français en milieu urbain, lui va droit au cœur. « C’était inespéré pour moi d’avoir accès à autant d’eau douce à Marseille. Et de rencontrer autant de gens qui en prennent soin ! Vous avez une chance incroyable », répète-t-il. Les sécheresses à venir, multipliées et amplifiées par le changement climatique, sont sa pire angoisse. « J’en suis malade. On ne prend pas l’habitude d’économiser l’eau, alors qu’on va vraiment en manquer dans les décennies à venir. » Concernant la renaturation, quelles pistes suggère-t-il lui demande une riveraine ? Rappeler que les végétaux n’ont pas besoin de l’homme pour pousser est l’un de mes chevaux de bataille, répond le jardinier. Après avoir évoqué la question avec Gilles Clément et Francis Hallé, respectivement paysagiste et botaniste, il en a conclu que se battre contre les espèces invasives n’est pas la solution, y compris pour la faune. « En France, des renards et sangliers commencent, au bout d’un siècle et demi, à avoir compris comment manger les ragondins. Ils s’attaquent aux jeunes, et les équilibres se reconstituent. »

Équilibre dynamique

Aux Aygalades, milieu très malmené par l’homme, il y a tout de même des actions à tenter, par petites touches, car toute intervention trop brutale peut entraîner des conséquences imprévisibles. Éric Lenoir conseille l’installation de quelques filets, afin de récupérer plus facilement les déchets plastiques, de rouvrir des zones à la lumière pour favoriser la biodiversité, voire l’usage de certains végétaux qui fixent la pollution, l’empêchant de se répandre. L’objectif étant de viser un équilibre non pas figé, mais dynamique, ainsi que le défend une autre penseuse du vivant, l’écologue Annik Schnitzler2. Comme elle, il est convaincu que l’équilibre abouti ne se rencontre que dans les forêts primaires. Ici, rien ne sert de courir après un milieu naturel idéalisé : redonner quelque jeu dans les interactions et de richesse au milieu fera déjà des merveilles, pour peu que les effluents toxiques en amont soient drastiquement réduits. Là-dessus, ce sont les entreprises polluantes qui ont la main. Elles ont tout intérêt à s’y plier, car à travers le monde, un mouvement juridique s’amplifie, visant à reconnaître des droits aux rivières3. « Pas plus qu’un être humain, on ne devrait pouvoir les empoisonner impunément ».

GAËLLE CLOAREC
Décembre 2021

Photo : Cascade des Aygalades -c- G.C.

1 youtube.com/watch?v=2tIvo_ESQR4

2 Auteure de Forêts sauvages, paru chez Glénat en 2020

3 Lire à ce sujet notre retour sur le Congrès mondial de la nature


À lire :

Petit traité du jardin punk
Éric Lenoir
Éditions Terre vivante, 10 €
Le grand traité du jardin punk vient de paraître aux mêmes éditions (25 €)

La Gazette du ruisseau
n°2 hiver-printemps 2021
Collectif Les Gammares
Gratuit
https://bureaudesguides-gr2013.fr/la-gazette-du-ruisseau/



13e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Pour témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com