Un McDo des quartiers Nord de Marseille, symbole des luttes populaires contre les multinationales, mise sur l'entraide et l'autogestion

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Un McDo des quartiers Nord de Marseille, symbole des luttes populaires contre les multinationales, mise sur l'entraide et l'autogestion - Zibeline

Un restaurant McDonald’s des quartiers Nord de Marseille, symbole des luttes populaires contre les multinationales, mise sur l’entraide et l’autogestion. Reportage.

6 janvier 2021. Visite dans l’ancien McDonald’s des quartiers Nord de Marseille, réquisitionné par ses salariés au printemps 2020. Arriver à l’Après M, c’est tout de suite être embarqué dans un tourbillon d’activités. À peine le temps d’admirer la fameuse enseigne détournée splendidement, ou de survoler les articles placardés sur les murs extérieurs. Outre les médias locaux et nationaux, Forbes, le New York Times, et jusqu’à des titres japonais et chinois ont écrit sur ce symbole de la lutte populaire contre les multinationales. Dehors, une vidéo de vœux se tourne dans l’effervescence. Dedans, un petit groupe débat du nouveau « pôle communication » : identité visuelle, Twitter, Instagram… Sans négliger d’accueillir à bras ouverts quiconque franchit le seuil. On vous offre un café plutôt deux fois qu’une, et vous ne repartirez pas sans un petit carton au logo McDo, taille hamburger-frites-coca, mais recelant… des noix et des dattes.

Un maelström d’énergies et d’entraide

Ce n’est pas jour de grande distribution, comme c’est le cas chaque semaine depuis le premier confinement, où 40 000 personnes ont bénéficié de l’aide alimentaire transitant ici. Pourtant, ex-employés et militants rallient les lieux dans un flux continu et chaleureux. Sarah Tabti est arrivée au printemps pour demander de l’aide : son association Dyhia ne parvenait plus à répondre au nombre de personnes en détresse. Elle n’est plus repartie. « Si je ne viens pas chaque jour, je ne me sens pas bien », dit-elle avec un grand sourire. « Il se passe de belles choses ici. Chacun amène ses idées, on peut faire beaucoup plus que chacun dans son coin. » Karima Djelat opine : « Au mois d’avril, même la banque alimentaire n’a pas pu faire face ». Le restaurant occupé de Saint-Barthélemy a donc pris les choses en main, devenant un maelström d’énergies et d’entraide, irriguant jusqu’en Pays d’Aix, avec des excursions solidaires dans les Alpes-Maritimes sinistrées.

Le McDonald’s, symbole de la malbouffe et de la mondialisation, est retourné au propre et au figuré. Ici, autour du noyau dur d’anciens salariés et d’habitants du quartier, se côtoient des Gilets Jaunes, les jeunes écolos d’Extinction Rebellion ou de Zéro déchet Marseille, les supporters de l’OM de Mentalité virage Depé qui préparent paniers et habits chauds à distribuer, les Maraudes du cœur cuisinant des repas. « Avant-hier, à force d’insister auprès du 115, j’ai trouvé un hébergement pour une femme enceinte à la rue, raconte Sarah Tabti. Elle est revenue avec un gâteau pour nous remercier. On lui a dit que si elle se sent seule elle est la bienvenue quand elle veut. » Au mois de décembre, ont été construits des abris en bois de palettes et bâches pour les personnes sans domicile. Les quatre disposés devant la Bibliothèque de l’Alcazar n’ont pas tenu longtemps, avant que la police ne les dégage manu militari. « Ma priorité n’est pas de savoir qui en a donné l’ordre, mais de trouver une solution pour ces gens. Je vois beaucoup d’enfants dehors lors des maraudes. »

De l’ambition

« Au moment où les difficultés des plus pauvres se sont exacerbées, devant la déficience des pouvoirs publics, des institutions et des grandes associations, précise Fathi Bouaroua, président de l’Après* M, il fallait agir. Le Covid a servi de déclencheur : c’est alors que nous sommes passés du conflit social au projet de quartier. »

Car le restaurant appartient à McDonald’s France, peu enclin, alors qu’une longue procédure juridique est toujours en cours, à laisser gracieusement la place. Pour que ce bel élan perdure, il va falloir renforcer son assise. « Il est hors de question de partir, comme on a pu nous le proposer. Au-delà du symbole, sur son rond-point, ce lieu est idéalement placé pour que vive un projet de développement du territoire par et pour les habitants. » Les quartiers Nord de Marseille, « ce sont des gens qui se sentent relégués, dans une ville qui se ferme, avec un clientélisme qui les écrase, la montée de l’extrême droite. Le bouillonnement qui survient ici est l’occasion de recouvrer les relations humaines, de s’extraire des racismes, des hiérarchies, des blocages sociaux ».

Des acheteurs potentiels se sont présentés, avec des suggestions de reprise très traditionnellement mercantiles. L’Après M, lui, fait tranquillement évoluer son idée d’un « fast social food » vers un restaurant d’insertion, pour former et employer ceux qui peinent à trouver du travail. Sous quelle forme ? Nombre d’options sont encore envisageables, en fonction des décisions que prendra la multinationale.

Naviguer entre les écueils

« Cela nous a pris du temps de rencontrer la Mairie de Marseille, se souvient Fathi Bouaroua, mais nous avons été reçus le 24 août, et Laurent Lhardit, élu en charge de l’économie, s’est mis en relation avec McDonald’s France pour ouvrir une passerelle de dialogue. » Les membres du collectif, bien rodés à l’autogestion, sont conscients d’un risque fatidique : « On va être un enjeu politique, et même électoral ; nous acceptons tous les soutiens, mais aucune récupération ». Le 19 décembre, jour de l’inauguration de l’Après M, José Bové a proposé de venir les soutenir. Il a été bien accueilli, comme tout le monde. Parmi les centaines de personnes présentes, il a pu savourer l’excellent hamburger vegan au menu et la citronnade maison. Mais sa moustache légendaire de démonteur de McDo a attiré nombre de flashs dans un ballet médiatique qui peut être délicat à articuler à une telle initiative, foisonnante. « Aussi nous voulons une gouvernance partagée le plus largement possible pour éviter toute appropriation des biens ou du pouvoir. » Peut-être une Scic, société coopérative à intérêt collectif, sans but lucratif.

Quant aux autres écueils, des tensions humaines dans l’équipe par exemple, bien sûr qu’il y en a ! « On s’engueule parfois, ce n’est jamais facile ». Mais Fathi Bouaroua a confiance en l’esprit des lieux, avec « un ciment ». Qui donc ? Kamel Guemari, ancien sous-directeur du restaurant, continuellement sollicité par les uns et par les autres. « Il a le réflexe de l’altérité. Il me fait penser à l’Abbé Pierre, avec sa façon de servir d’abord le plus souffrant. » Encore une forte image, religieuse cette fois, pouvant être délicate à manier pour un collectif qui tire sa force… du collectif.

GAËLLE CLOAREC
Janvier 2021

* Association de préfiguration pour un restaurant économique et social

Photos :  enseigne détournée et Karima Djelat devant une banderole -c-Alix Pelegrin