Rencontre avec des libraires marseillais, heureux de la reprise mais pleins d’incertitudes

Retour en librairies

Rencontre avec des libraires marseillais, heureux de la reprise mais pleins d’incertitudes - Zibeline

Il y a une semaine, les librairies rouvraient. Et les amateurs de livres se précipitaient. Alors, bien sûr, les choses ont changé. Certains ont modifié leurs horaires, la plupart continuent à assurer un service de « drive ». Certains rendent le port du masque obligatoire, les autres le conseillent vivement, tous proposent du gel hydroalcoolique à l’entrée. Bref, on s’adapte à la situation, bien content de pouvoir retrouver le contact avec la clientèle… même à distance.

Le choc du 14 mars

D’abord, pour tous, ça a été la sidération, « le coup de bambou », comme le dit Manu de La Réserve à Bulles. Un coup d’arrêt brutal de tous les commerces « non essentiels », dont les librairies. « Alors on a scruté au jour le jour les annonces afin de s’adapter à cette situation inédite. » Nadia, de L’Histoire de l’œil, explique que ce ne sont pas moins de six festivals, dont la librairie était partenaire, qui ont été annulés les uns après les autres. Alors, il a fallu renvoyer les livres, chercher des solutions, discuter à distance avec les collègues afin d’élaborer collectivement des stratégies de survie, monter les dossiers d’aides dès que celles-ci ont été annoncées, organiser les commandes en ligne et leur retrait… Lorsqu’en plus on a des enfants à la maison et qu’il faut superviser leur travail scolaire, sûr qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer ! Un confinement très actif donc, et fatigant. D’autant plus que les libraires, encouragés par les très nombreux messages de soutien de leurs clients lecteurs, ont gardé le lien avec eux pendant toute la période : posts réguliers sur les réseaux sociaux, podcasts à retrouver sur leurs sites, ils ont rivalisé d’inventivité pour continuer à proposer ce qui constitue l’attrait principal de leur métier : le conseil. Et l’incitation à la découverte. Afin de promouvoir les nouveautés sorties depuis janvier, que le confinement a brutalement mises sous cloche, mais également de faire connaître tous les trésors des stocks existants. Des confilectures de l’Histoire de l’œil aux Dans mon grenier j’ai retrouvé… de Damien, de la Librairie Maupetit, les propositions n’ont pas manqué…. Et ces semaines étranges ont filé vite pour les libraires.

Et maintenant ?

Pour tous ceux que nous avons contactés, la première semaine a été bonne, voire excellente. Avec des « paniers » beaucoup plus importants que d’ordinaire. De nombreux lecteurs étaient visiblement en manque, d’autant que les bibliothèques sont toujours fermées ; sans doute aussi ont-ils voulu marquer leur attachement à leur librairie de quartier en revenant très vite y faire des achats. C’est ce que constate Mathilde, cogérante de L’Hydre aux mille têtes. La librairie, qui a complètement fermé pendant deux mois, aurait dû célébrer ses 2 ans le 12 mai. La fête n’aura pas lieu, mais les clients reviennent, respectueux des consignes et « chaleureux », ce que la jeune libraire trouve « très encourageant ». Même constat à L’Attrape-mots. Il n’empêche, la situation est tendue, même pour les structures solides comme la librairie Maupetit, adossée à Actes Sud. Le SLF (Syndicat de la Librairie Française) a rapidement œuvré pour que des mesures d’aides d’urgence soient prises – reports d’échéances, mise en place du chômage partiel… -, de nombreux PGE (Prêts Garantis par l’État) ont été accordés, mais, vendredi 15 mai, on attendait encore des nouvelles de la Région et du Centre National des Lettres… Car les trésoreries sont très fragiles. Et les prêts devront bien un jour être remboursés. La solution du chômage partiel des salariés permet aujourd’hui de tenir. Jusqu’à quand ?

Et demain ?

Certes, ils sont heureux de retrouver leur fidèle clientèle, et la plupart se présentent comme d’« éternels optimistes » (sans doute n’exerceraient-ils pas ce métier s’ils ne l’étaient pas !). N’empêche, l’avenir s’annonce plus qu’incertain. Le monde du livre repose sur une économie fragile, et tous les acteurs de la chaîne, déjà sur le fil, se trouvent aujourd’hui menacés (lire à ce sujet notre article sur la filière). La Réserve à Bulles et l’Histoire de l’œil pourront-ils fêter leurs 15 ans d’existence ? Les événements littéraires – qui font le sel du métier de libraire – pourront-ils avoir lieu à l’automne ? En tout cas, pour La Réserve, pas question de partir vagabonder tout l’été, de villages en festivals locaux, avec La Chevaline (un ancien camion transporteur de chevaux transformé en librairie itinérante ; photos à voir ici). La librairie restera ouverte, histoire de tenter de « combler le creux que cette fermeture de plus d’un mois a occasionné. » Idem pour l’Hydre, qui fermait habituellement tout l’été, puisque le quartier se vidait. Elle restera ouverte aussi, en espérant voir un peu de monde… mais rien de sûr. Alors que faire ? Y croire quand même et se dire, comme le directeur de la librairie Maupetit, Damien Bouticourt, que ce sera « difficile mais faisable ».

Faisable à condition que cette crise permette une véritable réflexion sur le métier et sur le rapport au livre et à l’édition. Des questions que beaucoup se posaient déjà et qu’il va désormais falloir aborder de front. Celle de la surproduction éditoriale, par exemple, dont tous les libraires se plaignent. Il s’agit aujourd’hui de renouer avec des cycles plus longs, de sortir de l’urgence et des nouveautés à tout prix, de donner aux livres une vraie vie. Travailler sur la variété des stocks plutôt que sur la quantité, offrir plus de place aux petits éditeurs indépendants, refuser de ne proposer qu’un produit de consommation comme un autre, tels sont les enjeux qui motivent depuis toujours – et encore davantage en ce moment – les libraires passionnés que nous avons interrogés. Conscient de la nécessité cruciale de changements profonds en raison des « dysfonctionnements structurels de l’économie du livre » que la crise sanitaire a mis en évidence, le SLF a d’ailleurs récemment appelé à l’organisation, dès cet automne, d’états généraux de la librairie (détails à retrouver ici).

En attendant, tous espèrent que le chômage partiel sera maintenu au moins tout l’été. Et tous disent appréhender les mois à venir, lorsqu’il faudra rembourser les prêts et que les échéances tomberont. De quoi faire frémir les plus fragiles…hélas nombreux. Alors, à nous, lecteurs, de continuer à soutenir les libraires, et à travers eux les œuvres et les auteurs, en allant nombreux et souvent, dans nos librairies de quartier.

FRED ROBERT
Mai 2020

Photo : Librairie Maupetit © Fred Robert

La Réserve à Bulles
76 Rue 3 Frères Barthélémy
13006 Marseille
04 91 53 28 91
http://www.reserveabulles.com/librairie/

 

Librairie Histoire de l’Oeil
25 Rue Fontange
13006 Marseille
04 91 48 29 92
http://www.histoiredeloeil.com/

Librairie L’Attrape-mots
212 rue Paradis
13006 Marseille
04 91 57 08 34
lattrapemots@aol.com

Librairie L’Hydre aux mille têtes
96 rue Saint-Savournin
13001 Marseille
04 91 81 55 15
facebook.com/Librairie.lhydre

Librairie Maupetit
142 La Canebière
13001 Marseille
04 91 36 50 50
http://www.maupetitlibraire.fr/