Le déconfinement et la reprise d’activité des artistes-auteurs ravivent de nombreuses incertitudes

Retour à la normale : quel manque à gagner pour les auteurs ?

Le déconfinement et la reprise d’activité des artistes-auteurs ravivent de nombreuses incertitudes - Zibeline

Des chiffres d’affaire à contextualiser
Si les mois de confinement risquent de peser lourd sur les chiffres d’affaire des années à venir, le rapport produit par GfK (Growth from Knowledge) a cependant de quoi rassurer les éditeurs et libraires. Le marché du livre ayant, contre toute attente, enregistré dès la première semaine du déconfinement un chiffre d’affaire de près de 54 millions d’euros, soit une augmentation de 2% par rapport à 2019. Cette progression est encore plus nette si l’on tient compte du nombre de livres achetés, atteignant au cours de cette vingtième semaine redoutée 5,1 millions, soit 11% de plus que l’année dernière. Le mois de mai ayant, pour beaucoup de maisons d’édition, fait l’objet de nombreuses sorties en format poche. 

Ce choix a porté ses fruits, si l’on en croit Laëtitia Ruault, directrice commerciale aux éditions Actes Sud : « Le retour des formats poche était attendu par les libraires. C’est pourquoi nous avons misé sur sa mise en avant en mai, avant de proposer des nouveautés grand format en juin. Plusieurs sorties sont à attendre en juillet et août, période normalement creuse pour le monde de l’édition. 150 titres paraîtront au lieu des 310 à 320 prévus entre mars et juin. » Les nombreux reports, faits en concertation avec les auteurs, veillent à préserver les plus fragiles et à ménager les sorties les plus attendues. Celle du Banquet de la confrérie des fossoyeurs, dernier né de Mathias Énard, a notamment été repoussée de début mai à octobre. 

En réponse aux revendications des libraires exprimées dans la tribune du 23 mai, 50 millions d’euros ont été débloqués pour aider les librairies indépendantes.

De quoi se prémunir d’un possible retour de bâton dans les mois à venir. Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud, estime en effet possible que « ceux qui ont beaucoup lu durant le confinement [soient] désormais rattrapés par leur activité, leurs obligations, et reviennent à leur rythme de lecture d’avant le confinement. »

Évaluer le manque à gagner
Car on peut redouter que le secteur peine à compenser les pertes enregistrées pendant le confinement. Les maisons d’édition et librairies qui ont choisi de miser sur le Click’n Collect ont perdu, comme l’estimait Antoine Gallimard, environ 90% de leurs chiffres d’affaire. Et les pertes se révèlent encore plus lourdes pour les maisons d’édition qui ont préféré se concentrer uniquement sur le numérique en attendant le déconfinement. 

Le bilan est d’autant plus écrasant pour le secteur musical : l’étude menée par l’association Tous pour la musique  estime à 250 millions d’euros de manque à gagner pour les droits d’auteur musicaux en 2020, soit 23% du revenu prévisionnel. Les ventes physiques de musique enregistrée ont notamment représenté 65% des pertes prévisionnelles du secteur. Pour Julien Chabod, directeur du label Klarthe, de telles pertes, qui ont plafonné à 70% au mois d’avril, ravivent des incertitudes toujours brûlantes dans le secteur de la musique classique : « On se demande, tout simplement, si les auditeurs retourneront en magasin spécifiquement pour y acheter des disques. Le rôle que jouent les librairies pour les lecteurs n’a tout simplement plus d’équivalent pour les mélomanes. » 

Rôle que le label s’est empressé de jouer en misant sur leur propre plateforme, le Klarthe store, proposant à la vente uniquement des disques physiques et des partitions. « À notre grande surprise, ces ventes ont connu des records d’exploitation. Elles ont été multipliées par 5 en avril, et quasiment par 4 au mois de mai, qui était pourtant le mois du déconfinement. Cela nous a permis, notamment, de rémunérer plus directement les artistes, et de ne mettre aucun membre de notre équipe au chômage technique. Et cela nous a également rassurés : le support physique garde, malgré tout, une vraie importance pour les auditeurs. »

Le digital ne connaît pas la crise
Si la vente d’ebooks a, notamment chez Actes Sud, quasiment triplé pendant le confinement, la préférence des auditeurs pour le digital s’est également affirmée : le label Klarthe a ainsi enregistré une augmentation de 40% des achats numériques par rapport à 2019. Augmentation qui, contrairement à la vente d’ebooks, demeure insuffisante pour rémunérer les artistes et les professions intermédiaires : 1000 à 1500 écoutes en streaming s’avérant aujourd’hui nécessaires, en moyenne, pour toucher l’équivalent d’un seul disque physique …

« Le confinement a malheureusement abouti à des pertes énormes pour le spectacle vivant mais aussi à un enrichissement des GAFA et du secteur numérique. C’est évidemment terrifiant pour l’industrie du disque. » Élue au Conseil de la SACEM le 16 juin dernier, Béatrice Thiriet prend très au sérieux son rôle de « cran de sécurité » dans la prise de décisions au sein de la maison mère. « La crise a révélé la précarité de notre système social, malgré son poids économique. Les fluctuations que le secteur a tolérées, que notre industrie – car nous en sommes une – a tolérées n’ont été imposées à aucun autre. » 

Des aides nombreuses, mais opaques
Le soutien alloué aux auteurs et autrices s’est effectué dans l’urgence, et dans une certaine opacité : les aides directes proposées par la SACEM et par la SACD, ainsi que la possibilité pour certains de percevoir une avance sur droits, entendent compenser l’impossibilité de faire jouer leurs œuvres. Les fonds d’urgence mobilisés se devant tout à la fois de « maintenir les commandes qui peuvent l’être, et de rembourser les représentations annulées. » Selon Catherine Vincent, membre du comité de direction de la SACD, il demeure « avant tout impératif que les représentations annulées soient payées aux auteurs, et que les auteurs soient payés pour les droits d’auteurs dus. »

Intronisé depuis le début de l’épidémie comme l’interlocuteur majeur de la politique musicale de crise, le CNM (Centre National de la Musique) ne fait pourtant pas l’unanimité depuis sa mise en place. Il fait même l’objet, depuis le confinement, de critiques acerbes de la part des syndicats. On craint notamment que son positionnement, ouvertement néolibéral, ne traite pas avec le même intérêt les musiques actuelles, plus lucratives, et les musiques classiques et contemporaines, beaucoup plus fragiles économiquement parlant. D’où la nécessité pour les différents acteurs culturels de se concerter tout au long de la prise de décision.

Forte de deux tribunes, publiées les 25 mai et 24 juin, une fédération sans précédent de compositeurs et compositrices rassemble aujourd’hui 400 membres. « Réseaux, syndicats, fédérations, tous ont été au rendez-vous. » Raoul Lay, président du réseau Futurs Composés, se félicite de la solidarité déployée, qui se révèlera d’autant plus nécessaire aux lendemains de la crise. Les aides mobilisées et perçues ne suffisant pas, en l’état, à compenser un effet d’embouteillage : « les reprises échelonnées entre 2020 et 2022 risquent d’aboutir à un trop-plein présentant le risque d’entraver la création, et par conséquent d’hypothéquer financièrement les auteurs, dont l’une des ressources principales est la commande d’œuvre. » 

D’où la nécessité, selon Catherine Vincent, de travailler aux perspectives et à la valorisation de projets à venir, n’entrant pas en conflit avec les normes sanitaires. Reprendre et consolider l’écriture de séries télévisuelles, le podcast et la radio, s’impose comme un premier pas souhaitable, dans lequel s’inscrit l’appel à la création organisé en collaboration avec France Culture.

Des auteurs et autrices isolés
En première ligne pour essuyer les revers de la crise, les auteurs et autrices ne bénéficient pourtant à ce jour que d’aides conditionnelles et difficiles à obtenir. « On demandait aux auteurs, pour accéder aux fonds d’urgence, de fournir un numéro SIRET : mais les auteurs n’en ont pas … » Pour Catherine Vincent, « le rôle des sociétés d’auteur a avant tout consisté à les accompagner dans ces démarches administratives. » Démarches qui ne suffisent cependant pas encore à prendre en compte toute la réalité du métier d’auteur.

Les enquêtes de la ligue des auteurs professionnels estimaient notamment à 2798 euros les pertes des auteurs et autrices sous 45 jours de confinement. 

Selon cette même enquête, près de 80% de ces auteurs et autrices seraient concernés par la perte de revenus induite par l’annulation de salons littéraires, événements et autres rencontres. Pour Pascal Jourdana, fondateur et directeur artistique de La Marelle, ces annulations certes logistiquement et administrativement lourdes pour ce lieu de résidences et de rencontres ont surtout pesé sur les écrivains, premiers concernés « Tout était déjà calé jusqu’à l’été 2021 : nous repensons évidemment tout notre programme. Mais désœuvrement mis à part, La Marelle ne sera pas dans une période de pertes, contrairement aux auteurs ! Ceux que nous recevons sont en général dans des situations extrêmement précaires. Très peu arrivent à vivre de leurs primes et la plupart sont en-dessous d’un seuil minimal de revenu. Nous cherchons des moyens de re-flécher les sommes qui n’ont pas pu leur être reversées. Mais cela implique de prendre en compte tous les cas de figure. » 

Vers un nouveau statut de l’artiste-auteur ?
Une nouvelle tribune d’auteurs, lancée le 31 mai dernier, n’a rencontré que peu d’écho. Elle soulève pourtant une question essentielle, celle de l’obtention d’un statut d’artiste-auteur finalement peu accessible : les conditions pour accéder aux dispositifs d’aide (avoir publié à compte d’éditeur au moins trois ouvrages, attester de revenus très bas en 2019, constater une absence de revenus au mois de mars etc.) demeurant difficiles à remplir, et surtout non cumulables. L’institution d’une caisse de sécurité sociale plus opérante demeure également une réclamation légitime, et peu entendue.

Si le confinement a été présenté aux auteurs comme une occasion de s’isoler pour écrire, Pascal Jourdana défend quant à lui une « position de l’écrivain dans la cité. Pour être audible, pour avoir une force de création, un auteur doit se nourrir du monde ! Il est d’autant plus écouté qu’il parvient à exprimer le pouls de la société autrement. C’est lors de sa résidence chez nous que Jonathan Coe, en entendant les gens dans la rue dire certaines choses, a rajouté tout un chapitre marseillais dans Le Cœur de l’Angleterre !».

Pour Béatrice Thiriet, la crise à venir impose de repenser cet encadrement et ce bien-être de l’artiste qu’on « condamne à une instabilité permanente. Accepter d’être mis au chômage une fois ses projets terminés, c’est dingue, tout de même ! Comme si ces fluctuations relevaient de sa responsabilité. Cela améliorerait pourtant la qualité des productions et des œuvres, que ces gens aient plus de facilités pour vivre … Il est aujourd’hui impératif de dessiner le statut professionnel de l’artiste auteur. Et de le dessiner ensemble ! »

SUZANNE CANESSA
Juin 2020