Astragalus tragacantha, exceptionnelle et méconnue habitante du parc national des Calanques

Respecter l’AstragaleVu par Zibeline

Astragalus tragacantha, exceptionnelle et méconnue habitante du parc national des Calanques - Zibeline

Une petite plante qui n’a l’air de rien mais en dit beaucoup sur le Parc national des Calanques… et le comportement du touriste lambda !

23 novembre 2020, un jour d’automne dans le Parc national des Calanques (PNC). Marseille est encore confinée, mais une dizaine de personnes se retrouvent tout sourires dehors, très tôt le matin, au port de Callelongue. De minuscules plantes en pot sont chargées sur un bateau pneumatique : des Astragales, espèce emblématique du littoral phocéen, particulièrement précieuse et vulnérable. Agents du Parc ou de la Ville, scientifiques d’Aix-Marseille Université et éco-volontaires se sont donné rendez-vous pour une campagne de plantation1.

L’objectif est de développer le nombre de ces « coussins de belle-mère » légèrement poilus et très piquants (Astragalus tragacantha), petits buissons vivaces atteignant 20 à 40 centimètres de hauteur à la maturité. On ne trouve pas cette variété d’Astragales ailleurs dans le monde : 96% poussent ici, avec quelques rares aventureuses dans le Var, en Espagne ou au Portugal.

Les délicates plantules d’un vert un peu blanchâtre, chacune dûment étiquetée dans son petit pot, proviennent de la pépinière de la Ville de Marseille, à Aubagne. L’an dernier, 2919 pieds avaient été plantés sur le littoral Sud, entre le Mont Rose et Marseilleveyre. Leur taux de survie après l’été est très encourageant ; cet automne, 1300 autres seront répartis dans le même secteur, sur une douzaine de sites.

Les Calanques, ni terrain vague ni spot Instagram

Si l’Astragale a besoin d’un coup de pouce, explique Alain Vincent, délégué aux actions territoriales pour le Parc national des Calanques, c’est notamment parce qu’elle est fragilisée par le piétinement des visiteurs. Comme nombre de plantes littorales, vénérables bonzaïs naturels exposés aux embruns et au mistral, il lui faut des années voire des décennies pour atteindre son plein développement, et rares sont ceux qui la considèrent avec le respect qu’elle mérite.

Le PNC est un environnement très particulier, aux portes de la seconde ville de France. Même si le littoral méditerranéen abrite 10% des espèces végétales connues dans le monde, « ici les plantes sont toutes petites, pas spectaculaires ». Triste conséquence, « les gens ne les voient même pas, considèrent les calanques comme un terrain vague ; certains font du feu, pensant qu’elles ne peuvent pas brûler ! ».

En temps normal, nous dit-il, 3 millions de personnes circulent dans le Parc, 365 jours par an, sans période creuse. Cet été, avec la fermeture des frontières pour cause de crise sanitaire, les touristes se sont repliés sur les espaces naturels français. Résultat : 50% de fréquentation en plus. Une population souvent très urbaine, « totalement assistée en ville, qui laisse des dépôts sauvages et pense que quelqu’un va venir ramasser ses déchets ». Ils viennent en masse parce qu’ils ont vu les paysages sur Instagram, déplore-t-il, sur tous les sites où il y a de l’eau, en quête de baignades -les rivières, les lacs de montagne et la mer-, avec un impact phénoménal.

La nature a besoin qu’on la laisse tranquille

Alain Vincent travaille depuis 2015 pour le PNC, mais connaît bien le terrain pour l’avoir arpenté en tant que responsable de l’ONF depuis 2009. Avec ses équipes chroniquement en sous-effectif -20 agents assermentés, une cinquantaine de saisonniers-, il faut assumer une multitude de missions : aménagement des sentiers, éducation à l’environnement, relevés scientifiques, mais aussi surveillance du braconnage sur terre et en mer, du bruit, des survols, des jet-skis, motocross, des constructions illicites…

À ces pressions continuelles sur l’environnement, s’ajoutent les conséquences du changement climatique. « La sécheresse ralentit l’activité biologique dans les sols, l’humus se renouvelle moins bien. Le phénomène de gel / dégel diminue d’année en année, il est inexistant sauf en fond de vallon depuis trois ou quatre ans. La fracturation du terrain qui en résultait perd de sa dynamique. Les parasites et plantes envahissantes prolifèrent. » C’est le cas des « griffes de sorcières », de l’agave d’Amérique, du figuier de Barbarie ou de la luzerne arborescente, que des chantiers d’arrachage récurrents tentent de réguler.

Un interventionnisme que s’autorise Alain Vincent parce qu’il est ponctuel. Car l’homme est convaincu que vouloir recréer la nature est une hérésie. « La nature n’a pas besoin de technique. Elle a besoin qu’on la laisse tranquille, y compris en ville. Ce plan de reboisement massif en région Paca2, par exemple, ça ne marchera pas et cela peut même être nuisible. Toutes les initiatives en ce sens menées dans les années 1970, pour remplacer les pins, ont échoué. » Pour lui, le Parc national des Calanques est l’exemple type d’un environnement protégé contre l’urbanisation. « Il est malmené par endroits, mais c’est un très bel espace naturel qui n’a pas besoin de l’intervention humaine, sauf dans les parties déjà dégradées ».

GAËLLE CLOAREC
Novembre 2020

1 Dans le cadre du projet LIFE Habitats Calanques, initié en juillet 2017, financé par l’Union Européenne et coordonné par l’Agence Régionale pour la Biodiversité et l’Environnement Paca avec le Parc national des Calanques, le Naturoscope, Aix-Marseille Université, le Conservatoire Botanique National Méditerranéen, la Ville de Marseille, le Département des Bouches-du-Rhône, la Région Sud-Paca et l’État.

2 Allusion au plan 1 million d’arbres plantés en Région Sud d’ici 2021 mis en place par le président LR Renaud Muselier.

Photos : -c- G.C.



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