"À nos amis", une invitation à ancrer l'action révolutionnaire dans le territoire

Repenser la révolution

Les possibilités de changer le monde existent, et on semble se lasser de l’inertie d’un système écrasant… Rarement on a vu autant de luttes contre de grands projets, et de chutes de pouvoir en place. Mais une vérité demeure : les révolutions s’étranglent au stade de l’émeute…

Sorti en octobre 2014, le dernier livre du Comité invisible n’est pas, contrairement à ce qui en a été dit, d’une rhétorique nébuleuse ou prophétique. Il constate que ce ne sont pas les forces qui manquent mais la description claire de ce qu’il faut combattre. Bref c’est une vision du monde révolutionnaire qu’il faut revoir : un nouveau vocabulaire, voire un nouveau lexique philosophique doit s’imposer, ou tout du moins se discuter.

Il en va en premier lieu de l’idée de crise, vaste supercherie : «Nous ne vivons pas une crise du capitalisme mais un capitalisme de la crise». La crise est en effet un besoin du système capitaliste comme l’a montré Naomi Klein dans La stratégie du choc. Guerres, dette… sont des moyens de trouver de nouvelles opportunités de rendement. Ce qui fait dire aux auteurs qu’il n’y a pas une crise dont il faudrait sortir mais une guerre à gagner. (Précisons que le livre de Naomi Klein est un outil indispensable pour comprendre le capitalisme d’aujourd’hui, même si l’autrice n’est guère appréciée par le Comité invisible). Il ne faut donc pas attendre une crise majeure du capitalisme dans un espoir révolutionnaire : première vulgate marxiste à oublier.

Atteindre l’endroit du pouvoir

Tout aussi étonnant est le renoncement à la prise du pouvoir : l’idée est fondamentalement hérétique pour toute organisation de gauche, notamment à la lumière de ce qui s’est passé en Grèce avec Syriza. Mais le constat est peut-être pertinent : les politiques ne nous représentent pas, parce qu’ils ne sont pas là pour ça, et que le pouvoir est ailleurs. Le Comité invisible s’en prend alors à la théorie marxiste classique qui voit le pouvoir politique au service des classes dominantes : «Tout à notre conception langagière de la politique, nous débattons alors que les véritables décisions sont prises sous nos yeux.» Le pouvoir c’est l’organisation matérielle, technologique, physique. Ce sont les grandes constructions autour desquelles s’articulent les grands réseaux de résistance d’aujourd’hui ; ce sont les grands projets en quête d’énergies fossiles contre lesquelles se mobilisent des populations au travers de la planète. L’analyse est juste ; le combat politique révolutionnaire se joue aujourd’hui sur ce terrain. Par ailleurs, il n’y a qu’à voir comment la Belgique a pu se passer de gouvernement pendant de longs mois pour valider l’idée que le pouvoir est ailleurs.

Se dessinent ainsi de nouvelles perspectives révolutionnaires, dans la capacité à bloquer certains sites de production ou d’information. Ou du moins de s’interroger sur l’incapacité à réaliser ces blocages, comme dans les mouvements de lutte d’intermittents : comment se fait-il que la paralysie des chaînes de télévision ne soit jamais mise en œuvre alors que les intermittents y ont une place importante ?

S’emparer de l’information

Si la révolution échoue c’est que les technologies de l’information et du contrôle (et donc de la domination politique et économique) ont pris de cours les stratégies révolutionnaires et leur vision philosophique du monde, dualiste : sujet/monde, individu/société, homme/machine, vivant/inerte : «Le sujet rationnel occidental laisse place à la conception cybernétique d’un être sans intériorité, constitué par son extériorité, ses relations.» Les marxistes raisonnent sur l’homo economicus alors que la cybernétique a déjà produit sa propre humanité. L’économie politique créait la fiction de l’homme libre poursuivant son intérêt ; aujourd’hui l’économie libérale et sa société du spectacle ont construit la fiction de la liberté de communiquer : «À défaut d’avoir réussi à faire des ordinateurs capables d’égaler l’homme, on a entrepris d’appauvrir l’expérience humaine jusqu’au point où la vie peut se confondre avec sa modélisation numérique.»

Loin d’être plus complexe, générale et abstraite, l’action révolutionnaire doit simplement s’ancrer dans le territoire. À l’exemple des zapatistes, ceux qui veulent changer le monde doivent prendre soin de ce qu’ils constituent : chaque projet destructeur de l’environnement et de l’économie locale qui est battu en brèche est une pierre portée à l’édifice émancipateur qui permet de passer de la subversion à la révolution. Il faudra donc, aussi, repenser ce mot…

REGIS VLACHOS
Juin 2015

À nos amis
Comité invisible
La Fabrique, 10 euros