Le cinéaste Christian Philibert évoque ses difficultés pour produire ses films

Régional et universel

Le cinéaste Christian Philibert évoque ses difficultés pour produire ses films - Zibeline

Christian Philibert, auteur des 4 saisons d’Espigoule, de Travail d’arabe, d’Afrik’aïoli ou du documentaire Le complexe du santon, revendique de travailler sur le territoire provençal. Il se heurte régulièrement à des difficultés et des refus de financement pour ses projets. Son prochain film, sur Massilia Sound System, verra le jour principalement grâce à une collecte participative sur internet. Le cinéaste était présent lors du Forum d’Oc, le 12 mars à Marseille (lire notre compte-rendu du Forum d’Oc). Zibeline l’a rencontré.

Christian Philibert, vos films sont généralement considérés comme du « cinéma régional ». Comment réagissez-vous à cette appréciation ?

Je considère personnellement qu’ils sont universels ! Je ne fais pas de nuance entre le local et l’universel. Pourquoi un film tourné ici, avec des gens d’ici, qui revendique une identité, une culture d’ici, n’intéresserait pas un large public ? Je ne comprends pas d’où sortent ces a priori. Dans ce pays, on parle beaucoup de diversités, mais les diversités des régions sont niées en permanence. On nous applique ce mot « régional » ou « régionaliste », toujours avec une connotation péjorative. Finalement, c’est un mot que je me suis réapproprié, et que j’assume. Je fais un cinéma régional. Ça ne vous plaît pas ? Ce n’est pas grave. Ça n’empêche pas qu’il soit universel.

Malgré ces obstacles et ces a priori, comment parvenez-vous à produire vos films ?

C’est très compliqué. On pouvait auparavant compter un peu sur la Région PACA, ce n’est plus le cas. Je suis très en colère aujourd’hui, contre le Centre National de la Cinématographie en particulier. Il y a de nouvelles conditions, dictées par le CNC, qui impliquent que pour obtenir une aide de la Région, 20% du budget du film doit être déjà pourvu. Pour mes projets, c’est impossible. L’autre source de financement du cinéma, c’est la télé. Mais mon prochain film, sur Massilia Sound System, n’a été acheté par aucune télé. Même France 3 régional a refusé de le soutenir. Quant à nos ressources propres, elles viennent des ventes de DVD. Mais on sait bien que pour une personne qui achète un DVD, il y en a mille autres qui verront le film gratuitement, en streaming ou piraté. Alors, on est obligé de se débrouiller. On va même devoir s’occuper de la distribution.
Grâce au financement participatif sur internet, on a levé des fonds pour réaliser le projet. Mais ça a ses limites. Cela peut suffire pour un documentaire, pas pour un film de fiction. Mais ce qui est intéressant dans ce système, c’est de constater que, statistiques à l’appui, ce sont les jeunes, pourtant grands consommateurs de streamings ou de copies pirates, qui sont les plus nombreux à soutenir les campagnes de collecte participative. Cela me rend optimiste, il peut en émerger une nouvelle façon de consommer la culture.

Comment se passe la diffusion de vos films ?

Mes films sont souvent diffusés lors de fêtes, de festivals, avec de la musique, de la convivialité, du lien social. Ils servent de support à ces événements, et ma vocation est plutôt de nourrir ce type de moments. Le film que je prépare sur Massilia est destiné aux salles de cinéma. Mais on va le distribuer nous-mêmes, on ne pourra pas faire une sortie nationale, ni même grand Sud. Alors on organisera sûrement aussi des « ciné sound systems », en partenariat avec les Chourmo (les fidèles fadas du Massilia, NDLR), qui nous accompagnent dans ce projet, et si on arrive à un certain rayonnement sur la région PACA, le film pourra être demandé ailleurs.
Quant à la diffusion télé, Espigoule et Travail d’arabe sont passés sur Canal + et Arte a programmé Travail d’arabe par la suite. Mais sur des chaînes publiques, ce n’est toujours pas possible de diffuser Afrik’aïoli, ou Espigoule. Il y a quelques années, j’ai rencontré un directeur de France 3, qui me dit qu’Espigoule est son film culte… Je lui demande si on ne pourrait pas le diffuser sur la chaîne, et il me répond « ah, tiens, je n’y avais pas pensé ! Mais est-ce que le public est prêt ? » Le film est sorti en 1999, le public semblait déjà prêt !

Et à l’étranger, comment votre travail est-il perçu ?

Afrik’aïoli a un succès monstre au Sénégal ! Des copies pirates circulent de partout, le film passe à la télé, les gens se le sont appropriés ! Ailleurs dans l’espace francophone, en Belgique, ou au Québec, mes films ont une vraie résonance, il y a de nombreux points communs. Souvent, je dis que je suis un cinéaste belge ! J’ai tellement de mal à me sentir un cinéaste français…

Propos recueillis par JAN-CYRIL SALEMI
Mars 2016

A écouter : 
L’interview de Christian Philibert sur Web Radio Zibeline, parue en mars 2017, à l’occasion de la sortie dans les salles de Massilia Sound System – Le film

Photo : © Jérome Quadri