L'univers carcéral s'expose à la Friche

Regarder la prison

L'univers carcéral s'expose à la Friche  - Zibeline

La prison, par essence, se cache et reste impensée.
Avec Prison Miroir La Friche propose de se plonger dans des réalités méconnues de l’univers carcéral

Depuis Michel Foucault et son Surveiller et punir les raisons de l’emprisonnement moderne ne sont plus dénoncées. L’abolition de la prison, aujourd’hui possible, reste un tabou politique, et l’enfermement demeure le seul moyen envisagé pour surveiller, parce qu’il est celui qui punit le mieux, à défaut d’être le plus efficace pour empêcher les récidives.

Impensée l’incroyable disproportion des hommes et des femmes en prison. Elles ne représentent que 4% des détenus, non pas parce qu’elles seraient moins punies par les juges, mais simplement « parce qu’elles sont moins délictuelles », affirme Christine Charbonnier, Secrétaire générale de la Direction régionale des services pénitentiaires. « Celles qui arrivent en prison sont aussi généralement dans des états beaucoup plus graves, toxicomanes, infanticides, criminelles mais aussi victimes ».

Expositions

Pourquoi une femme a-t-elle 26 fois moins de chance d’aller en prison, et infiniment moins encore de commettre de vols avec violence, ou crapuleux, ou des crimes sexuels ? L’exposition Détenues de Bettina Rheims, sans amener de réponse, parvient à donner à voir ces femmes, dignes, posant, marquées. De face. Si Ramy cache son visage elle laisse voir les cicatrices à son poignet, et Eve Schmit montre un cupidon tatoué sur son dos ; les autres regardent l’objectif, avec tristesse, colère, provocation ou confiance, plus ou moins maquillées et habillées pour l’occasion. La photographe, sur un fond blanc sans connotation carcérale, a tiré le portrait de 120 femmes parmi les 2400 détenues en France en 2014. Elle leur a redonné, dit-elle « une image d’elles-mêmes », dont elles sont privées.

Arnaud Théval s’est penché sur un autre non-dit des prisons françaises : celui du quotidien des surveillants. Ceux qui doivent « tout voir sans rien montrer de soi ». Contrairement aux détenues de Bettina Rheims ils cachent leurs visages, posent de dos, dévoilant leurs tatouages, leur carrure, leur peau, et décalant ainsi sensiblement « notre imaginaire de la taule ». Ici on voit les cellules, les talkies, les barreaux, les uniformes, mais aussi deux gardiennes qui se maquillent mutuellement : leurs corps, leur désir d’être beaux, qu’ils doivent cacher, anonymiser, existent, avec leurs dragons et leurs coquetteries, leurs blancheurs et leurs muscles.

Rétrospective

C’est Caroline Caccavale, réalisatrice et cofondatrice de Lieux Fictifs, qui est commissaire de l’événement Prison Miroir, produit par le ministère de la Justice, La Friche et la Fondation de France. Avec Joseph Césarini, depuis 1987, ils travaillent aux Baumettes et réalisent des films avec les détenus ou les populations sous-main de justice. Ils ont créé TéléVidéo Baumettes, canal interne à la prison, et un véritable studio de cinéma à l’intérieur des murs. Ils diffusent des films, développent des actions de formation mais surtout il fabriquent, avec des détenu-e-s, des documentaires. Un « cinéma travaillé collectivement », où les détenus ne sont pas montrés dans des positions de détresse, mais comme des êtres humains, capables de fabriquer des films, des récits, des images.

Ces 10 films produits par Lieux Fictifs, réalisés par Caroline Caccavale ou Joseph Césarini, mais aussi par Marc Mercier, Renaud Victor, Tiziana Banchieri… seront projetés au Gyptis ou à la Baleine jusqu’en février 2020. Tous ont été coécrits par des détenu-e-s des Baumettes à partir d’improvisations, de récits vrais ou de fictions.

1er week end

L’événement Prison Miroir s’ouvrira et se clôturera par deux weekends de programmation artistique et de débats. Du 25 au 27 octobre, premier temps fort, avec l’inauguration des expositions le vendredi 25, puis des temps collectifs d’écoute radiophonique le samedi : une émission en direct du studio Radio Baumettes de la maison d’arrêt, puis des documentaires et podcast de France Culture (de 10h à 17h). Une Table Ronde proposera ensuite des Regards Croisés sur la prison : ceux des artistes de la programmation rencontreront celui d’Isabelle Gorce, Présidente du Tribunal de Grande Instance de Marseille, celui de Christine Charbonnier et de Christophe Bass, avocat du Barreau de Marseille. Puis trois avocats plaideront, se demandant s’il faut « avoir peur de la prison ».

Le dimanche, au Gyptis, la projection de De Jour comme de nuit, film de 1991 de Renaud Victor tourné durant 2 ans en prison, sera suivi d’un débat ouvert.

AGNÈS FRESCHEL
octobre 2019

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Prison Miroir
26 octobre au 20 février 2020
Friche de la Belle de mai, Marseille

Photo : Série-Detenues, Eve-Schmit-II, novembre 2014, Roanne © Bettina-Rheims


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