Entretien croisé avec trois responsables syndicaux du spectacle en Région Paca

Refonder le secteur culturel

Entretien croisé avec trois responsables syndicaux du spectacle en Région Paca - Zibeline

À la veille de la réouverture et à quelques semaines des élections régionales, entretien croisé entre trois responsables syndicaux du spectacle vivant en Paca : Pierre Sauvageot (Syndeac), Agnès Loudes (SNSP), Laurent Eyraud-Chaume (Synavi).

Zibeline : Comment s’organise la réouverture des lieux annoncée pour le 19 mai ?

Pierre Sauvageot : Ça donne un souffle mais on est dans un grand flou, y compris sur ce que les préfets pourront adapter ou pas. Pour ce qui est de l’intervention dans l’espace public, on reste dans un non-dit plutôt catastrophique. Il y a quand même une impulsion, un cadre donné. On a perdu l’arbitrage sur notre revendication de l’horodatage des billets. Sachant que le couvre-feu sera à 21h, il faudra terminer le spectacle à 20h30. Il ne suffit pas de claquer des doigts pour organiser des représentations au 19 mai. Il y a une machine à faire repartir. Heureusement tout le monde avait anticipé, plus ou moins bien.

Agnès Loudes : C’est très variable d’un territoire à l’autre. Certains annulent, certains attendent, d’autres reportent. On redémarre avec de l’envie et de la joie mais aussi une certaine appréhension. La question qui remonte souvent est : à qui doit-on s’adresser ? Qui prend la responsabilité sanitaire ? Cela ajoute de la tension. On regarde sur le site de l’Ars Paca mais il n’est pas mis à jour depuis octobre 2020… Donc on trouve les renseignements où on peut. Il faut avancer sûrement mais prudemment. Les corps et les esprits sont fatigués. J’ai toujours en tête le risque d’accident. Est-ce qu’on va retrouver du public ? Devra-t-on être très coercitif ? Ce n’est pas simple psychologiquement et émotionnellement. Il va falloir faire attention que cela ne soit pas gâché.

Laurent Eyraud-Chaume : Pour nous, la réouverture comprend le risque que cela reprenne comme avant. C’est-à-dire avec des modèles économiques qui ne changent pas et des plus précaires qui restent les plus précaires. Par exemple : qui sera solidaire d’une compagnie qui prend le risque de jouer dans le Off d’Avignon pour qu’elle ne meure pas à Avignon, en cas de cluster et de fermeture du théâtre ? Autre point : la difficulté des lieux petits et intermédiaires à mettre en place des règles sanitaires très complexes. À côté de l’axe social se pose l’axe anthropologique : à quoi sert le théâtre ? On a peur que soit oublié à quel point l’art doit être un outil pour faire société au plus proche des territoires. Pour l’instant on est tous heureux de reprendre, mais on doit se poser des questions en profondeur.

Le mouvement d’occupation doit-il se poursuivre ?

L.E-C. : La continuation des occupations est dans les mains du gouvernement. Sur les trois revendications fortes (retrait de la réforme de l’assurance chômage, maintien de l’année blanche, juste répartition de l’argent dans la secteur culturel), on est toujours dans le flou. Je pense donc que les occupations continueront après le 19 mai. On a besoin d’avoir le soutien de la profession pour sortir de cette crise le plus rapidement possible. Les occupations dépassent largement la question de l’année blanche, elles posent la question de la place du théâtre et de l’art dans la société. Nous devons refonder le secteur culturel, le repenser de A à Z. Jack Lang, c’était il y a quarante ans.

A.L. : C’est une question complexe. Dans certains lieux où les personnels sont en grande souffrance, l’occupation a parfois été très difficile à gérer, notamment avec les équipes techniques pour lesquelles les occupations ont rajouté du travail. Là où il y a du dialogue, ça tient. Les équipes veulent pouvoir jouer dans de bonnes conditions. À titre personnel, je pense que cela peut donner un côté entre-soi de rester dans un théâtre pour dénoncer une réforme de notre système social. Il me semblerait intéressant de mener des actions en ciblant des lieux décisionnaires. Avec les nouveaux protocoles qui sont très complexes à mettre en place, je ne sais pas si réouverture et occupation sont compatibles, les équipes ne pouvant pas se démultiplier.

P.S. : Les occupations ont donné au mouvement une notoriété positive. Je partage ce que dit Agnès sur la difficulté de poursuivre les occupations pendant la reprise et l’entre-soi. Nous sommes à peu près d’accord sur deux points importants : la notion de service public de la culture et des droits sociaux qui y sont liés. Il y a des formes d’action à inventer. J’ai le sentiment que les occupations vont s’arrêter d’elles-mêmes parce qu’il y a une soif des artistes de jouer et des équipes de leur permettre de jouer. Le mot occupation peut recouper deux choses différentes : espace de débat général ou blocage de l’outil de travail. Je n’imagine pas des occupants d’un théâtre empêcher des représentations. Mais pourquoi pas profiter de ce qui vient de se passer pour en tirer quelque chose de positif et collectivement.

Quelle est la position de vos syndicats respectifs sur la réforme de l’assurance chômage ?

A.L. : Le SNSP n’a pas à se prononcer sur une réforme générale. Nous sommes pour la plupart des fonctionnaires, il y a donc comme un droit de réserve. Mais nous pensons très fort…

P.S. : En tant que Syndeac, on est habilités à parler du champ qui est le nôtre, c’est-à-dire les annexes 8 et 10. Je peux quand même dire que se mettre à rebattre les cartes sur des choses qui ne sont pas très consensuelles dans la société, alors qu’on n’est même pas sortis d’une crise majeure, ne me paraît pas être la meilleure méthode. À force d’élargir la question de la précarité, faisons très attention à que cela ne mette pas en danger les annexes 8 et 10 dans ce qu’elles ont d’important pour nos professions. N’oublions pas que les principaux syndicats patronaux et le plus important syndicat de salariés n’y sont pas très favorables.

L.E-C. : Mes petits camarades dénoncent l’entre-soi des occupations mais quand on commence à élargir les sujets, cela ne les concerne pas. Au Synavi, la question des droits sociaux des salariés nous intéresse à double titre, en tant que principal syndicat des compagnies donc d’employeurs et de salariés. Cette crise révèle une chose qui existait déjà et la réforme de l’assurance chômage raconte un choix de société. Il semble fou, après un an sans lieux culturels, de rouvrir, de dire qu’on a besoin de culture et, par ailleurs, d’aggraver un peu plus les inégalités. On ne peut pas demander aux lieux et aux compagnies de démocratiser l’accès à la culture dans une société fracturée où on fait payer aux plus pauvres l’addition de la crise.

Quelle est votre appréciation de la politique culturelle en Paca ?

L.E-C. : Le budget de la culture n’a pas baissé, voire il a augmenté, et ce n’est pas le cas dans toutes les régions. On peut noter un positionnement très clair de soutien pendant la crise sanitaire, avec des dispositifs comme les Plateaux solidaires. Pour le reste, le schéma est assez classique avec l’absence complète d’aides au fonctionnement pour les équipes artistiques. Les aides à la création nous mettent en situation de produire chaque année pour faire vivre nos structures. La création d’Arsud qui s’est substitué à l’Arcade (lire sur journalzibeline.fr) n’a pas clarifié son rôle, avec une absence de démocratie dans la gestion de l’outil alors qu’il pourrait permette de la concertation dans le territoire. La vision culturelle repose sur les grands équipements et on pense qu’il faut passer à une autre étape. Le président Muselier n’aura pas impulsé de nouvelle politique culturelle mais continué à concentrer l’argent là où il est.

P.S. : La culture n’est pas une compétence obligatoire, c’est vraiment une volonté d’une majorité. Il faut donc se réjouir de son choix. Au niveau des personnels, on a en face de nous des gens compétents et de qualité. Ce qui n’est pas donné dans toutes les collectivités. On serait tentés d’espérer que la Région aille à des endroits où elle pourrait défricher des choses plutôt que de rester simplement là où le secteur culturel est présent. Il y aurait des champs d’exploration possibles, comme les lycées, la Méditerranée, les parcs naturels régionaux…

A.L. : L’équipe sortante ne pouvait pas nier la dette qu’elle avait avec le milieu culturel naturellement considéré de gauche mais qui avait appelé à voter pour elle dans l’entre-deux-tours. Il y a eu des a priori, des malentendus des deux côtés mais le dialogue s’est réellement installé et clarifié. C’est assez risqué politiquement de la part de quelqu’un qui a des électeurs de droite de s’engager et de s’appuyer ostensiblement sur le milieu culturel.

Vos syndicats portent-ils des propositions en matière de politique culturelle régionale ?

P.S. : Ça manque d’espaces d’intelligence collective, d’écoute et de dialogue qui ne soient pas des lieux de rapports de force. On a besoin de se parler ouvertement, sans enjeu ni but immédiat. Et sans être limités aux artistes, aux professionnels et aux élus. Il y a un besoin de société civile et j’y inclue les syndicats, les enseignants, les hôpitaux, etc. La Région pourrait être un bon catalyseur.

L.E-C. : Le Synavi a une plateforme pour les élections régionales. Les Régions ont d’immenses pouvoirs sur les crises en cours, écologique, économique, sociale et démocratique, et sur les questions qui divisent la société comme la montée des racismes, des peurs et d’une guerre à l’intelligence et la complexité. On doit repenser et co-construire les politiques culturelles. Comment la vie artistique et culturelle peut-elle être utile à la société tout entière, avec des conventionnements sur le long terme et des subventions mécaniques pour soutenir les projets qui émergent des territoires. Car les structures culturelles doivent vivre au-delà des questions d’esthétique et de goût. Il n’y a jamais trop de compagnies ni d’artistes dans les territoires. La question de l’égalité, de l’équité et de la diversité dans les lieux culturels est pour nous également cruciale. On demande une parité stricte, et pour l’atteindre il ne faut nommer pendant plusieurs années que des femmes à la direction des équipements. Ouvrons les écoles de théâtres et poussons à leur gratuité pour favoriser l’accès des jeunes des quartiers populaires à la vie artistique. Enfin, pour nous, une subvention doit être articulée aux préoccupations environnementales.

A.L. : Les compétences régionales sont intéressantes : le développement économique, l’écologie, les fonds européens… Ces domaines peuvent interagir sur les politiques culturelles à condition de ne pas prétendre que tout le monde peut faire de la culture. Les Régions n’ont pas beaucoup de moyens mais peuvent être des leviers. Il faut développer des dispositifs horizontaux et transparents. Les Coreps (comités régionaux des professions du spectacle, ndlr) auxquelles participent l’État, des élus d’autres collectivités et des professionnels peuvent aller dans ce sens.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Mai 2021

Photos : L. Eyraud-Chaume, A. Loudes, P. Sauvageot © Rémi Petit – Eliot Mini – Grégoire Edouard



Soutenir la politique culturelle de Renaud Muselier ? C’est niet !

Aucun des trois syndicalistes n’a signé la tribune des 67. (lire aussi notre enquête)

« Je suis très vigilante sur l’éthique », revendique Agnès Loudes, qui n’a pas reçu la demande du conseiller de Renaud Muselier suffisamment en amont pour la mettre en débat au sein de la structure associative et de son conseil d’administration dont elle est salariée. Voilà pour la raison « technique ». Il y en a une autre. Plus politique : « En général, quand je signe une tribune, elle vient de mes pairs et on la co-rédige. Là, quand j’ai reçu ce texte, je n’ai pas compris qui en était l’émetteur réel ni son but ». La responsable syndicale va plus loin. « Des adhérents ont reçu des pressions de la part d’élus locaux qui leur demandaient de signer. » Et de préciser : « Si quelqu’un dans l’entre-deux-tours nous avaient sollicités, cela se serait discuté ». Mais « cette tribune est un positionnement très clair à deux mois d’un premier tour d’une élection régionale. Cela ne pouvait pas être vécue comme une simple défense d’une politique culturelle. Au Synavi, on a été assez choqués. On constate que parmi les directeurs de lieu avec lesquels on travaille au quotidien, certains étaient plus pressés de signer ce texte que de participer au dialogue nécessaire avec les occupants des théâtres et les artistes en général. Ce genre de tribune n’aide pas au débat. Au contraire, elle est teintée de caporalisme. C’est “suivez-moi ou sinon…” », estime Laurent Eyraud-Chaume pour qui « la politique culturelle de Renaud Muselier est meilleure que celle de son unique opposant dans l’hémicycle régional, le Front national. Ce qui est terrible est qu’il n’y ait pas d’autres choix ». Des positions partagées par Pierre Sauvageot. « Pour éviter de se poser la question du clientélisme, les directeurs de structures ont intérêt à se tenir à distance du politique et encore plus quand on est un dirigeant syndical. Dans des cas d’urgence et de préparation du deuxième tour, je prendrai une position très ferme pour voter pour la liste qui s’oppose à celle du Rassemblement national. Et si, en l’occurrence, elle est menée par Renaud Muselier, pourquoi pas ». Comme beaucoup l’ont fait en 2015.

LUDOVIC TOMAS
Mai 2021

Photo © GC